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Depuis 1997 : critiques, dossiers, sélections et autres papiers, dédiés au rap (et parfois à d'autres musiques)
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JEAN-MARIE POTTIER - Indie Pop

, 10:30 - Lien permanent

C'est à l'occasion d'un de ces diners, où on se retrouve à parler à des inconnus. La discussion se met alors à dériver vers le terrain glissant de la musique. A chacun ou presque, donc, de faire prévaloir ses goûts, de partager ses coups de cœur du moment, et de citer tel ou tel artiste qui l'a récemment émoustillé. Et forcément, comme on a affaire à de gens équilibrés, pas à ces grands malades obsessionnels que sont les passionnés de musique, on en vient à parler de groupes à succès, Coldplay, par exemple. On parle de gens très grand public. Cependant, malgré la notoriété absolue de ces artistes, il y en a toujours un, un ermite imperméable à la chose musicale, pour demander : "c'est quel genre de musique, en fait ?". Puis un autre, le fan, pour répondre : "indie, je crois. Oui, c'est ça. C'est du rock indie".

JEAN-MARIE POTTIER - Indie Pop

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Cette anecdote, je la tire de mon dernier réveillon du nouvel an. Et elle en dit long sur ce que l'indie rock (ou pop) est devenu : un genre en soi et, parfois, l'apanage d'artistes très visibles et très populaires. Après l'explosion commerciale des labels indépendants dans les années 90 (ou plus précisément, celle d'artistes plus ou moins fidèles à l'esthétique développée par ces labels), tout s'est appelé "indie". C'est maintenant l'idiome commun de ce qui, autrefois, on nommait le rock. Et ce, d'autant plus commodément que les nouvelles générations n'ont plus rien à faire de l'opposition entre le punk et le rock-à-papa (ou plutôt rock-à-papy), qui était à la base de l'identité de leurs prédécesseurs. A force, le terme "indie" (ou "indé", si on est fidèle à sa version française) est devenu une notion floue, flexible et polysémique. Il est donc salutaire que Jean-Marie Pottier, rédacteur en chef du site Slate.fr, ait cherché à poser des bornes claires, dans son livre consacré au sujet.

L'une de ces bornes est temporelle, son récit prenant place entre deux dates précises, dont le première est 1979. Si elle n'est pas tout à fait l'an 0 de l'ère indie (le Spiral Scratch des Buzzcocks, EP fondateur de la démarche indé, datant de 1977), c'est bel et bien en cette année que trouvent leur origine ou que prennent leur envol des labels aussi cruciaux que Rough Trade, Beggars Banquet, 4AD, Cherry Red et Mute. L'année qui clôt le récit de Pottier est, quant à elle, 1997. Elle est celle d'après le triomphe de l'esthétique indé, de sa transformation en un nouveau rock grand public, de sa dilution dans l'industrie du disque. Elle est aussi celle d'un album, le OK Computer de Radiohead, qui renverse les vieux schémas, puisqu'on y voit un groupe établi, sur une major du disque, revenir vers les origines post-punk de l'indé. Un peu forcée (OK Computer est aussi l'album de la réhabilitation du rock progressif, qu'on exécrait dans l'après-punk), cette datation permet de raconter une belle histoire, sous la forme d'un long parcours cyclique.

L'auteur souligne ce qu'ont été, à travers ses évolutions, les constantes du rock indé : une posture intellectuelle, qui se manifeste par un engagement politique ou par un certain esthétisme empreint de références artistiques ; la préférence pour une musique à échelle humaine, a l'opposé du rock de stade. Comme Pottier le souligne à propos des Housemartins, cette musique était la continuation du punk par d'autres moyens. Et ces moyens, justement, on été divers, ils ont changé parfois radicalement au fil des années. Jean-Marie Pottier nous présente toutes ces variantes de l'esthétique indé. Il le fait en introduction, mais plus encore dans ses présentations de disques (suivant le format habituel chez Le Mot et le Reste). D'abord, il est question des sons bruts et braques du post-punk ; puis de l'ère des Smiths, avec leur réappropriation de la pop des années 60 ; d'un certain retour au psychédélisme, qu'on parle des shoegazers ou des rockeurs baggy inspirés par la très électronique acid house ; de l'amateurisme et de la naïveté exacerbés de la twee pop ; et de cette vague revivaliste et quasi nationaliste qu'a été la brit pop.

Oui, la brit pop, et non pas les nombreuses tendances autres qui, à la même époque, le milieu des années 90, se manifestaient Outre-Atlantique. Car Jean-Marie Pottier a voulu doubler sa délimitation chronologique d'une autre, géographique celle-là. Même si, dans les chroniques d'albums, on voit les signes d'un échange fructueux entre les deux rives de l'océan, c'est bien d'indie pop britannique qu'il est question ici, de celle qui est née du post-punk, alors que son homologue américaine s'est plutôt développée avec son négatif, le punk hardcore. Cette focalisation sur les Iles Britanniques permet à l'auteur de façonner encore mieux son histoire, en plaçant cette épopée indé en regard d'une autre ère, politique celle-ci : la domination des Tories, sous le règne des premiers ministres Margaret Thatcher et John Major ; surtout de Margaret Thatcher, en fait.

Celle-ci a été, selon l'auteur, un carburant pour la pop indé. Du fait de sa dureté et de sa thérapie de choc libérale, elle a été son adversaire, et sa grande source d'inspiration. La pop indé, en quelque sorte, s'est voulue le contraire de cette ère matérialiste, étincelante et superficielle qu'ont été les années 80. Ils sont nombreux à s'être affichés du côté du Labour, ou à avoir fait de leurs chansons des attaques, frontales ou sarcastiques, contre la Dame de Fer. Cependant, comme le souligne l'auteur, en écho à certains critiques de l'époque, les indés ont été aussi des entrepreneurs et des micro-capitalistes. On a pu, à l'occasion, leur reprocher la même chose qu'à Thatcher, la fille de l'épicier : d'être des boutiquiers, des petits bourgeois étriqués. Bref, Maggie et les indés seraient les deux faces d'une même époque, le côté droitier des seconds étant confirmé par le très cocardier mouvement brit pop, réaction chauvine au succès du grunge américain.

En se concentrant de cette façon sur vingt années de musique britannique, Jean-Marie Pottier parvient à nous raconter une histoire, à nous proposer autre chose qu'une suite de critiques arides et sans lien. Cela ne l'empêche toutefois pas d'emprunter parfois des chemins de traverse, contrairement à ce que semble insinuer la couverture (qui se focalise pour l'essentiel sur des albums à succès, véritables produits d'appel). Si l'auteur cite la plupart des classiques, en tout cas depuis une perspective française, celle du magazine Les Inrockuptibles (si House of Love et Divine Comedy étaient très loin d'être ignorés de la presse anglaise, il n'est pas acquis que l'équivalent britannique de ce livre eût choisi de s'en souvenir), il n'hésite pas à citer des gens plus méconnus, ou à fuir l'évidence, comme quand il traite de Strangeways, Here We Come, plutôt que de The Queen Is Dead, pour représenter le groupe ultime de l'esthétique indé. Il remplit ainsi l'objectif de tous les livres sur la musique sortis à ce jour chez Le Mot et le Reste : instruire et édifier le néophyte, mais aussi surprendre et contenter le connaisseur.

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