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VINCENT PIOLET - Regarde ta Jeunesse dans les Yeux

, 16:50 - Lien permanent

France, 1984 : grâce à l'émission H.I.P. H.O.P. de l'animateur Sidney, diffusée sur TF1, la culture hip-hop se déverse dans tous les foyers de l'hexagone, elle inonde les cours d'école, elle est un phénomène médiatique. Et puis soudain, plus rien. Tout cela redevient invisible au citoyen moyen. Elle ne réapparaitrait aux yeux du grand public que quelques années plus tard, aux alentours de 1990, mais sous un prisme médiatique plus anxiogène : celui des grafs, et de la virulence de rappeurs vindicatifs associés étroitement au monde menaçant des cités. Mais que s'était-il donc passé entretemps ? Comment, après le faux départ du début de la décennie 80, une scène hip-hop spécifique avait-elle pris corps en France, qui triompherait plus tard, musicalement et commercialement, au beau milieu des années 90 ?

VINCENT PIOLET - Regarde ta Jeunesse dans les Yeux

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Aussi curieux que cela puisse paraître, vue l'importance durable prise par le rap dans le paysage musical français, cette histoire n'avait jamais été racontée dans le détail. Vincent Piolet est donc celui qui aura comblé ce manque, au terme d'une enquête de passionné menée pendant plus de trois ans. Le cœur des musiques actuelles battant souvent en d'autres lieux, les ouvrages qui leur sont consacrés en France s'alimentent souvent, pour l'essentiel, auprès de sources écrites anglo-saxonnes. Pas cette fois, cependant. L'auteur a profité de la proximité de son sujet pour se livrer à une vraie étude de terrain, à un véritable travail de recherche. Il s'est bien sûr référé à la presse de l'époque, mais il a aussi interviewé de très nombreux acteurs des débuts du hip-hop en France, qu'ils aient été rappeurs, grapheurs, DJs, danseurs, hommes et femmes de radio ou de télévision, critiques, ou promoteurs. C'est d'ailleurs l'un de ces pionniers, l'un des plus prestigieux, Dee Nasty qui ouvre "Regarde ta Jeunesse dans tes Yeux" (des mots issus du "Monde de Demain", de NTM, lesquels figurent en couverture), avec sa préface.

Vincent Piolet nous apporte donc des éclaircissements sur ce qu'il s'est passé. Il explique ce qu'il se tramait, en souterrain, entre les divers moments où le hip-hop français a su se rendre visible auprès du grand public. Il explique comment se sont tissées les relations entre des jeunes des cités, les branchés navigant entre la France et New-York, et l'industrie de la musique, qui ont été propices à son émergence. Il insiste sur ses traits propres, sur ses spécificités, soulignant, à travers cette histoire, que le hip-hop français n'a pas été qu'un duplicata de son modèle américain. Il nous parle de ses mythes fondateurs, notamment ce terrain vague de la Chapelle, ce creuset où la scène parisienne reprendrait tout à zéro, où elle réinventerait à sa sauce, dix ans après New-York, le principe des block parties.

Le livre est très documenté. Il regorge de témoignages, certains contradictoires, l'histoire du rap français étant aussi celle de multiples vindictes et embrouilles (dans le doute, Vincent Piolet laisse les diverses parties livrer leurs versions contraires). Il fourmille d'anecdotes croustillantes, qui en rendent la lecture très agréable, quand bien même le rap français ne serait qu'une préoccupation lointaine pour le lecteur. Il nous parle de temps oubliés, quand des célébrités improbables s'intéressaient au hip-hop, soit pour en être les protecteurs, comme les stylistes Paco Rabanne et Agnès B., soit carrément pour s'y essayer, comme Annie Cordy. Il rappelle le rôle que certains Français globe-trotters ont eu dans le rap américain, nous parlant d'Alex Jordanov, qui a accompagné Ice-T bien avant que ce dernier ne soit une star, ou de Sophie Bramly, à l'origine de l'émission Yo! MTV Raps. Il revient aussi sur le regard de la presse rock d'alors, citant les articles de critiques aussi reconnus que Philippe Manœuvre et Michka Assayas, dont les diagnostics sur le rap, à côté de la plaque, sont rétrospectivement assez cocasses.

Vincent Piolet nous envoie une telle volée de faits, que ça en est parfois la limite du livre. Il lui manque quelquefois un peu de perspective, un brin de recul, une réflexion sur les spécificités réelles du rap français, sur les raisons de son succès ; une thèse en somme. Seule la conclusion, très bonne, nous apporte cette vision de synthèse sur la dizaine d'années d'histoire du rap que l'auteur nous conte. Le reste de l'ouvrage, lui, est très factuel. De plus, au lieu de suivre une certaine logique narrative, chronologique ou thématique, le livre est découpé en micro-chapitres, presque des articles de presse, s'intéressant parfois à tel ou tel personnage du hip-hop, ou à un thème, ou à un phénomène social, sans grande liaison de l'un à l'autre. On nous parle à un endroit d'un acteur du hip-hop, qui ne sera présenté en détail que plus tard. Ou bien, alors qu'on semble avancer dans le temps, on revient soudainement en arrière, pour traiter d'un sujet qu'on avait oublié.

A force de multiplier les anecdotes et de donner dans l'histoire factuelle, Vincent Piolet en viendrait presque à démythifier les origines du rap français. Ce qui n'est d'ailleurs pas forcément une mauvaise chose. Car c'est toujours pareil avec l'histoire de la musique, quelle qu'elle soit, rock, rap, ou autre : a posteriori, on nous invente un mythe originel, on va même jusqu'à créer des biopics magnifiant la réalité (suivez mon regard), alors qu'au fond, tout cela nait toujours de manière triviale. Toutes ces histoires d'embrouilles entre potes, de petits mecs (et filles) qui montent tel ou tel projet à partir de rien, et qui forment une grande partie du récit de Vincent Piolet, on les a toutes connues, d'où qu'on vienne, à l'époque de notre jeunesse. Ce qui distingue ces acteurs qui ont fait le rap français, ce qui a fait leur succès (sans nier qu'il y ait eu de sérieux talents parmi eux), c'est la proximité avec les bonnes personnes, localisation parisienne aidant. Ce sont les bons relais, et le fait de s'être appropriés les premiers une culture qui, sous l'impulsion américaine, allait devenir la lingua franca de la jeunesse mondiale.

L'une des personnes que Vincent Piolet a interviewées pour son livre est le rappeur, grapheur et beatboxer Sheek, l'un des pionniers de cette scène hip-hop à la française. Or, le même Sheek, autour de l'an 2000, alors que la communauté des fans de rap en France se constituait sur le Web, était devenu une sorte de légende Internet. Sur les forums, fort de son statut indiscutable de précurseur, il manifestait une forme de rancœur, de frustration et d'agressivité vis-à-vis de la génération actuelle, de son infidélité au hip-hop originel, de son manque de connaissance et de reconnaissance pour l'histoire que, précisément, nous raconte Vincent Piolet. Quelque part, il avait raison. Et quelque part, aussi, il avait tort.

Car le vrai moment décisif, pour le rap français, c'est en fait celui qui viendrait après : celui qui a suivi la compilation fondatrice Rapattitude, le succès du Belge Benny B, puis celui de MC Solaar, au début des années 90, trois épisodes avec lesquels se clôt le récit de l'auteur. Le véritable épisode capital, celui qui a façonné le rap français que l'on connait aujourd'hui, c'est celui de sa visibilité auprès d'une large audience, de son succès commercial, de son entrée dans le débat public, et des transformations que cela induit. L'aura du terrain vague de la Chapelle n'en est pas la cause, il en est la conséquence. Sans le succès du rap, il serait demeuré cet espace perdu dans la ville. Et le hip-hop parisien une sous-culture jeune comme il en existe des milliers en France, sans grand lendemain ni postérité.

Il a fallu, au moment où le rap est devenu banquable, trouver des artistes qui puissent le représenter et l'alimenter, et il y avait ici des gens disponibles, de la même façon qu'il y avait eu des Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et Jacques Dutronc au Golf-Drouot au début de l'ère rock. Mais, dans un cas comme dans l'autre, jusqu'à quel point ces personnes ont-elles compté ? En d'autres termes, quel héritage reste-t-il vraiment de cette époque racontée par Vincent Piolet ?

Quelques très bons disques de ses pionniers, mais dont peu ont eu d'impact en dehors de la France ? L'association pérenne du rap, dans l'esprit des gens, à la culture des banlieues ? Une conscience sociale forte ? Un puissant tropisme new-yorkais ? Une fidélité plus longue à la culture hip-hop, à la solidarité entre ses diverses disciplines ? Et encore, tout cela s'estompe et s'épuise, sous l'influence du modèle américain, de la vraie source. Avec Vincent Piolet, regardons une dernière fois cette jeunesse dans les yeux, et demandons-nous : en-dehors de la nostalgie, au-delà de cette quête de racines d'une entière génération de fans de rap français, que le livre devrait pleinement contenter, en demeure-t-il quelque chose ?

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