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GUY DAROL - Outsiders

, 15:33 - Lien permanent

Pour être retenu par la postérité, il faut remplir un certain nombre de conditions. Le talent est un critère, bien sûr. Ceux qui n'en ont pas parviennent parfois à s'en dispenser, mais ils sont souvent condamnés, à plus ou moins long terme, par le tribunal de l'Histoire. Cependant, il faut aussi avoir eu les bons relais, les bonnes connexions, voire une certaine visibilité publique, pour qu'une masse critique suffisante de fans puisse prolonger le souvenir de votre œuvre. Il faut aussi avoir voulu jouer selon les règles du jeu du show-business et de l'industrie du disque. Si cela n'est pas fait, il y a fort à parier que vous soyez confiné pour longtemps aux marges, et que seuls quelques acharnés s'échinent à rappeler votre existence.

GUY DAROL - Outsiders

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Guy Darol fait partie de ces acharnés. Spécialiste de Frank Zappa, à qui il a consacré plusieurs livres, il s'intéresse dans celui-ci à 80 autres groupes ou artistes (d'ailleurs souvent liés au leader des Mothers of Invention), du "rock et de ses environs", et qui ont pour point commun de n'avoir pas connu de carrière ou de retentissement à la hauteur de leur génie. Parce qu'ils étaient asociaux ou maladroits, parce que l'idée de faire carrière leur était étrangère, parce que leur musique était à rebours de l'époque, parce qu'ils ont été frappés par la guigne ou par la drogue, voire parce qu'ils étaient littéralement cinglés, ils n'ont jamais été reconnus à leur juste valeur. Ils sont restés dehors, ils ont été des outsiders.

Bon, en fait, certains des artistes sélectionnés par Guy Darol sont connus. Ils ont eu leur heure de gloire, ou ils sont panthéonisés depuis longtemps, comme Syd Barrett, Tim Buckley, Moondog ou Captain Beefheart. D'autres, s'ils n'évoquent pas grand-chose auprès du grand public, sont reconnus par les critiques et fans de pop rock comme des grands génies incompris, comme Kevin Ayers, Bill Fay, Karen Dalton, Jackson C. Frank, Alex Chilton, voire Dan Treacy. Mais beaucoup sont obscurs pour de bon, ce qui rend l'entreprise d'autant plus précieuse : ceux parmi vous qui, à l'instar de votre serviteur, avaient l'impression d'avoir une large culture musicale, deviendront tout de suite plus humbles. Guy Darol a vraiment creusé, il ne s'est pas moqué du lecteur et il lui en donne pour son argent.

Le livre, cependant, a les défauts de ses qualités. Proposant rien de moins que 80 biographies, il est très riche, mais tous les gens dont il est question ici ne sont pas pour autant des artistes indispensables. Aux vrais génies incompris, ceux cités plus haut, entre autres, s'ajoutent d'autres qui relèvent plutôt de l'aimable curiosité, des très attendues The Shaggs, au Français Ramon Pipin, l'homme derrière ces groupes autrefois en vue qu'ont été Au Bonheur des Dames et Odeurs.

Aussi, si l'auteur a fait un effort sur le style rédactionnel, multipliant les tournures humoristiques, optant pour un vocabulaire varié, et évitant ainsi les redites et les tics de langage, fréquents dans ce type de somme, son écriture tourne parfois au journalistique, à cette recherche à tout pris de la formule qui fait mouche, à ce formalisme qui ne se soucie plus du fond, et qui est le cancer littéraire français.

Enfin, si aucune de ces biographies n'est ennuyeuse, Guy Darol optant pour un format court et une écriture rapide, on ne prend pas vraiment le temps de s'attacher à tous ces marginaux de la musique. On se perd aussi dans une foule incroyable de références, dans une multitude de noms qui donnent le tournis, et égareront quiconque n'est pas déjà pourvu d'un solide bagage en histoire du rock.

Cependant, on le sait, ce genre d'ouvrages ne se lit pas de manière linéaire, comme un roman. Il s'agit d'une anthologie, d'un livre où l'on va picorer de temps en temps, au hasard, d'un ouvrage où il fait bon piocher, en fonction de ses envies du moment, quelques détails truculents sur tel ou tel artiste. Et à ce titre, il mérite amplement d'être acquis, et d'être conservé durablement dans sa bibliothèque.

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