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ALBERT MUDRIAN - Choosing Death

, 13:34 - Lien permanent

C'est un moment qui a été mentionné et analysé par bien d'autres, Steve Waksman, par exemple, dans son très bon This Ain't the Summer of Love (2009) : celui où le punk hardcore et le metal, deux genres anciennement ennemis, se sont réconciliés, où ils se sont mis à converger vers un but commun, donner naissance à la musique la plus extrême et la plus brutale à ce jour. La réalisation de ce projet n'est nulle part plus visible que dans le cas du grindcore et du death metal, deux genres cousins, l'un issu de l'anarcho-punk anglais à la Discharge, l'autre du thrash metal américain, mais qui s'influenceront l'un l'autre, et s'accorderont pour livrer au monde un art du bruit fondé sur l'agression et la frénésie des guitares.

ALBERT MUDRIAN - Choosing Death

Feral House / Camion Blanc :: 2004 / 2006
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Napalm Death, Extreme Noise Terror, Carcass d'un côté, Death, Obituary, Deicide, Cannibal Corpse, Morbid Angel de l'autre, et de très nombreux autres, par exemple les Suédois de Entombed, Dismember et Unleashed, en périphérie les Brésiliens de Sepultura, et même les adeptes tchèques et polonais du death metal : après avoir interviewé assidument nombre de leurs membres, Albert Mudrian raconte dans le détail le parcours souvent accidenté de tous ces groupes, illustrant son propos de très nombreuses photographies et d'autant de citations, nous parlant aussi des médias et structures qui les ont accompagnés, en premier lieu le label Earache.

Il parle de leur genèse au milieu de la décennie 80, de leur triomphe underground au début des années 90, de leur déchéance à la fin de la même décade, puis de leur résurgence et de leurs héritiers. Et il le fait dans le détail, retraçant avec précision, le long de ces près de vingt ans, toutes les évolutions de ces groupes, leurs états d'âme, leurs bisbilles et leurs fractures, leurs changements de personnels, leurs échanges de musiciens, si fréquents qu'ils en donnent le tournis.

La précision est telle, qu'elle est aussi la limite du livre. Choosing Death, en effet, est bien trop factuel. Jamais il ne cherche à interpréter l'émergence du phénomène death metal, à le mettre en perspective, à expliquer pourquoi il est apparu là, à ce moment, ni à le positionner au sein de l'univers musical des années 80 à 90. Mudrian ne cherche pas non plus à décrire les caractéristiques de ces musiques, dont on sait juste que ce sont des formes extrêmes de rock, jouées fort et rapidement, adeptes d'une imagerie morbide et de thèmes macabres. En somme, il s'adresse bien davantage aux aux adeptes de metal, qu'aux néophytes.

Cependant, le livre en dit beaucoup sur un phénomène récurrent et cyclique dans la musique : l'émergence d'un mouvement que l'on pensait confiné à l'underground. Il raconte la structuration des scènes grindcore et death metal autour de plusieurs petits noyaux d'activistes, unis par les médias et les supports du moment (cassettes, etc.) et par la solidarité de musiciens capables de s'engager dans plusieurs groupes en même temps. Il décrit les conditions pour que de tels genres sortent du ghetto : le parrainage d'un sponsor, d'un passeur, en l'occurrence le monument John Peel, qui s'était enthousiasmé un temps pour Napalm Death, et en a témoigné dans l'une des deux préfaces au livre.

Mudrian nous fait part aussi, et c'est là l'un des passages les plus passionnants du livre, des affres du succès, de ce baiser de la mort qu'a été l'intérêt des maisons de disque pour le death metal, dans l'après-Nirvana, quand celles-ci ont cru que le rock le plus radical et le plus bruyant qui soit pouvait lui aussi suivre le même chemin, et se vendre auprès du grand public. Et il se vendra, en effet, sous la forme d'un groupe à forte influence death metal, Slipknot, mais qui sera honni par le public de base, et perçu comme un avatar de la vague du nü metal pour ados.

Les originaux, les vrais auront été entre-temps confrontés à un dilemme : aller au-devant du grand public, via une musique plus mélodique, plus progressive, différente, grisés par l'afflux d'argent, qui offrit à certains les moyens d'enregistrer les albums de leurs ambitions ; ou bien se braquer, se recroqueviller sur les fondamentaux du genre, et adopter la démarche conservatrice du puriste.

Tout s'est passé comme si, radicale par substance, cette musique ne pouvait pas devenir populaire, comme l'avait pourtant espéré les industriels du disque, du moins pas en l'état. Les fans originaux ne se reconnaissaient plus dans ce death metal adossé à des majors du disque ; mais pour le grand public, tout cela demeurait encore bien trop extrême. Aussi y eut-il soudainement, au milieu des années 90, un phénomène de saturation, facilité aussi par l'arrivée de musiciens moins talentueux et plus opportunistes. Le death metal perdit tout à coup tout intérêt commercial, au point que ses albums se vendirent moins sur majors qu'ils ne s'étaient écoulés en indé. Et un autre mouvement en profita, pour devenir à son tour le favori des amateurs de gros rock qui fait mal : le black metal.

Musique de l'agression et de l'offense, par essence incompatible avec le grand public, le death metal est donc revenu dans l'underground. Et c'est là, dans son environnement naturel, qu'il a repris de nouvelles couleurs, qu'il a suscité l'intérêt des fans et qu'il a évolué à nouveau, de manière plus organique, avec quelques autres groupes comme Nile ou Arch Enemy, fortement liés aux anciens (ou bien, ironiquement, issus du concurrent black metal). Quand d'autres genres musicaux, après avoir connu ou approché le succès, survivent à l'état de fossile, via une démarche nostalgique et la répétition incessante du passé par une poignée d'irréductibles et d'aficionados, le death metal, underground par essence, semble n'avoir su, à en croire l'auteur, s'épanouir que dans le monde souterrain.

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