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Depuis 1997 : critiques, dossiers, sélections et autres papiers, dédiés au rap (et parfois à d'autres musiques)
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TRICIA ROSE - The Hip Hop Wars

, 16:09 - Lien permanent

Juger une musique sur des critères moraux. Voilà qui est triste, réducteur et borné. Le faire, c'est se poser des limites inutiles, c'est brider son plaisir. C'est, bien souvent, passer à côté de l'essentiel. Et pourtant, c'est légitime. Le rap est, en plus d'innombrables autres choses, porteur de paroles, d'images et de sens. Aussi, pour le meilleur, et plus souvent encore pour le pire, alimente-t-il encore le débat politique et social, aux Etats-Unis comme ailleurs, déchirant ceux qui considèrent qu'il est un désastre, moralement parlant, et les autres.

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Tricia Rose, professeure à la Brown University de Providence, Rhode Island, et surtout auteure en 1994 d'un livre important sur le hip-hop, Black Noise, a voulu s'immiscer dans le débat, en 2008, avec un autre ouvrage, The Hip Hop Wars. Elle n'a pas cherché à y prendre parti pour l'un ou l'autre camp de ce qu'elle nomme les guerres du hip-hop, mais au contraire, à analyser en détail les arguments de chacun, ceux des contempteurs du hip-hop, qui l'accusent d'inciter à la violence, et de mettre à mal les valeurs américaines et le statut des femmes, comme ceux de ses défenseurs, qui considèrent que le hip-hop ne fait que rendre compte des réalités de la société américaine, et plus particulièrement afro-américaine.

Avec ce livre, Tricia Rose renvoie les deux camps dos-à-dos. Chez les détracteurs du hip-hop, elle dénonce une Amérique rétrograde, dont les critiques sur le rap renouvellent en fait les vieux préjugés racistes sur la communauté afro-américaine. Cependant, elle critique chez ses partisans une forme d'aveuglement et d'irresponsabilité. Selon elle, les deux partis s'accordent implicitement pour promouvoir une image négative et dégradante de la communauté afro-américaine.

C'est que le hip-hop, tel que Rose l'a aimé et défendu au temps de Black Noise, a selon elle bien changé. Au début du nouveau siècle, une forme de rap aurait fini par supplanter toutes les autres : le gangsta rap, dans sa version la plus extrême, la plus sale et la plus immorale, qui limiterait son discours à la glorification insensée d'une trinité néfaste, celle du gangster, du maquereau ("pimp") et de la fille facile ("ho"). Et selon l'auteure, c'est une dérive, un mal, une perversion, qui concourt à ruiner toutes les velléités de reconnaissance des Afro-américains, qui remet en cause tous les efforts entrepris pour leur émancipation, confirmant à la majorité blanche ses propres fantasmes et ses vieux préjugés sur les Noirs.

En réponse à cela, Tricia Rose souhaite promouvoir d'autres formes de hip-hop, plus progressives, plus positives, plus responsables, plus respectueuse des femmes. Des formes qui auraient été marginalisées avec le temps, et rejetées dans l'underground. Elle ne conteste pas au rap la possibilité d'être ardent, brutal et revendicatif. Mais elle l'exhorte à être constructif, à ne pas se complaire dans une célébration nihiliste des pires travers humains, citant les cas, exemplaires à son sens, de Mos Def, Jean Grae ou Lupe Fiasco. Elle finit même par donner une liste d'initiatives et d'artistes "progressifs", à qui elle donne son assentiment.

On connaît la chanson. Elle est celle qui a opposé les anciens et les modernes du rap ; les adeptes d'une musique "consciente" et les amateurs du style gangsta ; ceux d'un classic rap issu des métropoles instruites comme New York, et ceux du rap plus charnel et libidineux venu du vieux Sud. Tricia Rose (quoi de plus logique pour une intellectuelle installée en Nouvelle-Angleterre, par ailleurs une métisse, travaillée par sa double appartenance raciale) ne fait que reprendre et formaliser le point de vue du premier camp. Celui, il faut bien le dire, qui a perdu.

Cette défaite, Tricia Rose l'attribue à une sorte de conjuration, ourdie par l'industrie du divertissement, qui aurait marginalisé les rappeurs progressistes au profit d'un style gangsta plus porteur, commercialement parlant. On reconnait bien là le réflexe habituel de tous les perdants : attribuer leur déculottée à des éléments extérieurs, plutôt qu'à soi-même. En l'occurrence, ici, celui qu'ont l'habitude de désigner les gens marqués à gauche : le grand méchant capital.

Et c'est là, en grande partie, où l'auteure se trompe. L'industrie du disque n'a pas accueilli à bras ouvert le gangsta rap, mais plutôt forcée et contrainte, suivant comme à son habitude, avec grand peine, des tendances venues de la base. Il a fallu que des Jerry Heller et des Jimmy Iovine se battent contre leurs pairs pour que soit reconnu le potentiel commercial d'un tel genre. C'est sous l'impact et l'influence des labels indépendants sudistes à la No Limit et Cash Money que le rap a finalement pris son tournant über-gangsta. Et aujourd'hui encore, l'industrie du disque aime à policer ses rappeurs. Même quand ils se présentent comme des gangsters, elle préfère quand ils se dotent d'un discours et d'une certaine épaisseur sociale, comme l'a prouvé le battage récent autour de Black Hippy.

Rose reprend cette vieille rhétorique, qui oppose un underground sain, pur et responsable, à un mainstream démagogique et amoral. Mais la vérité est plus complexe. L'underground dont elle parle n'est en fait qu'un underground parmi d'autres. Et encore, un underground pas si underground que cela, largement coopté qu'il est par la presse grand public, et par l'industrie du disque. Beaucoup de rappeurs qu'elle cite en exemple ont ou ont eu des contrats chez des majors. A l'opposé, l'underground rap regorge de sorties au style gangsta paroxystique, de rappeurs qui cultivent à outrance une esthétique du Mal. Il n'y a qu'à comparer les mixtapes underground de nombreux artistes à leurs albums grands public, généralement plus contrôlés et plus civilisés, pour mettre à bas la théorie du livre.

Cette vérité offense Tricia Rose, intellectuelle afro-américaine soucieuse de défendre une image respectable de sa communauté d'origine, de l'extirper de stéréotypes hérités des époques esclavagistes et ségrégationnistes : mais la trinité du gangster, du pimp et de la ho est bel et bien, pour l'essentiel, une invention afro-américaine. Elle a d'ailleurs largement précédé le rap, s'étant manifestée dès les années 60 et 70 dans la littérature d'Iceberg Slim et de Donald Goines, comme dans le cinéma Blaxploitation, lesquels s'adressaient principalement à leur propre communauté. Ce n'est pas à l'origine, comme elle le prétend, des fantasmes blancs destinés à faire vendre du rap aux jeunes des banlieues cossues.

D'autres points, dans l'argumentaire de Tricia Rose, font défaut. Contestable, notamment, est le fondement de son propos : l'influence néfaste que le rap de type gangsta pourrait avoir sur son public. Certaines personnes, il est vrai, prennent pour argent comptant les clichés véhiculés par cette musique. L'auteure cite quelques exemples parmi ses étudiants, fans blancs de rap, convaincus que leur musique de prédilection donne une image fiable et fidèle des Afro-américains. Dans son excellent livre, le rappeur J-Zone lui-même avait admis qu'adolescent, il avait fait siens les mots d'ordre sexistes et homophobes fréquents dans le rap, et qu'il ne croyait pas que tous ses fans savaient aborder ce genre avec recul.

Mais jusqu'à quel degré cette influence opère-t-elle ? En réalité, nous ne le savons pas. Tricia Rose ne s'appuie que sur un ressenti et des exemples épars. Sa thèse est, pour l'essentiel, celle d'une éditorialiste à la Zemmour, sans chiffre, sans faits testés et éprouvés. A ses propos et ses exemples, on peut en opposer d'autres, aussi recevables, ceux par exemple de Dan Charnas (The Big Payback, 2010) et Steve Toute (The Tanning of America, 2011), qui prétendent que le hip-hop, en dépit de sa posture souvent sulfureuse, a contribué de manière décisive à l'émancipation des Noirs, et qu'il n'y a pas moins raciste qu'un fan de rap.

Tricia Rose se place dans une position commode, celle de l'arbitre. Elle se situe à équidistance des réactionnaires anti-rap et des fans transis. On pourrait toutefois en faire de même avec elle, en adoptant une posture qui rejetterait autant ses propos que ceux des premiers. En dénonçant en eux, comme elle le fait elle-même, deux faces d'une même médaille. Rose, en effet, part du même postulat que les critiques conservateurs du rap. Elle survalorise le message, elle considère que le rap se veut, avant tout, l'expression des réalités afro-américaines, qu'il se présente comme son porte-voix, qu'il est perçu ainsi. Mais est-ce vraiment le cas ?

L'auteure explore de plusieurs manières les relations entre le rap et son public. Elle questionne ses effets sur ses fans noirs comme blancs. Elle s'interroge aussi sur ce qu'il dit des Afro-américains. Mais elle oublie le quatrième terme, le plus important : qu'est-ce que dit le rap de majorité blanche ? Que révèle-t-il sur ces jeunes gens de la classe moyenne blanche qui sont, aujourd'hui, ses principaux consommateurs. Que dévoile la fascination qu'exerce sur eux la mise en scène de cette fameuse trinité ? Que trouvent-ils de si satisfaisant dans l'exposition, jusqu'à l'outrance, jusqu'à l'absurde, du gangster, du maquereau et de la putain ?

La musique, comme la plupart des manifestations culturelles, relève du domaine du fantasme, de l'imaginaire. Elle répond à un besoin d'évasion. Elle offre une échappatoire aux réalités quotidiennes et au poids des normes sociales, en exhibant précisément son opposé. Ce que démontre le gangsta rap le plus absurde c'est, en fait, le triomphe de son contraire : celui d'une société excessivement morale, où les pulsions sexuelles sont sous contrôle, où l'égalité des sexes et la normalisation de l'homosexualité sont, sinon une réalité, des impératifs largement reconnus ; une société où, en fait, les préceptes moraux "progressistes", ceux dont Tricia Rose ne cesse de se faire le porte-parole, sont devenus la norme.

Celle-ci a raison de considérer que le rap, est, en partie, une réaction à ces valeurs. Il est un refuge, qui apporte à son consommateur la saveur exquise de l'interdit. Saveur d'autant plus forte qu'elle a un petit goût de réel, ancrée qu'elle est dans le ghetto afro-américain, cette société perçue, à tort ou à raison, de manière fondée ou fantasmée, comme parallèle et contraire. Et c'est précisément ce qui insupporte Rose : que la communauté afro-américaine soit l'objet de ces fantasmes. Elle souffre aussi de la déception de ceux qui, après de faux espoirs, découvrent que leurs amants sont différents de la vision idéale qu'ils s'en faisaient.

Niant ce qui fait sa force et son originalité, elle souhaiterait donner au hip-hop les missions que l'élite, traditionnellement, souhaite confier aux manifestations culturelles : en faire un instrument de propagande en faveur de son idéologie propre, avec ce réflexe de petit garde rouge qui, bien souvent, sommeille chez les gens de gauche ; ou bien en faire un art à part entière, une démarche esthétisante. Tricia Rose voudrait que le hip-hop prenne la voie empruntée jadis par le jazz, qu'il devienne une musique propre et respectable, en ordre avec les normes de son époque et de sa société ; en d'autres termes, une musique morte.

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