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S. H. FERNANDO JR - The New Beats

, 23:15 - Lien permanent

Imaginez un rap qui aurait à peine connu la rivalité exacerbée entre les Côtes Est et Ouest ; un rap où 2Pac et Biggie ne seraient pas morts, où ils ne seraient même pas des célébrités ; un rap qui n'aurait rien à voir avec le R&B ; un rap dont Jay-Z serait encore loin d'être l'empereur ; un rap sans Eminem, sans 50 Cent, sans Kanye West, sans Lil Wayne, sans Drake et sans Kendrick Lamar ; un rap où les Geto Boys et le 2 Live Crew seraient les seuls artistes connus issus du Sud ; un rap qui serait focalisé sur les villes de New-York et de Los Angeles. Et bien ce rap là a existé, en 1994. Et à l'époque, il était assez riche, il avait une histoire déjà assez longue pour qu'une personne, le touche-à-tout S. H. "Skiz" Fernando, y consacre un livre fouillé, l'un des plus importants dédiés à ce genre musical.

S. H. FERNANDO JR - The New Beats

Bantam Doubleday Dell / Editions de l'Eclat :: 1994 / 2008
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Aujourd'hui, ce livre dont le nom intégral est The New Beats: Exploring the Music, Culture and Attitudes of Hip-Hop, mériterait d'être mis à jour, il est daté, mais il marque encore par son exhaustivité et par la qualité de ses analyses. Ses chapitres, qui traitent du hip-hop sous ses multiples facettes (sa genèse, ses influences, son esthétique, tant musicale que poétique, un grand label - Def Jam - et un grand collectif - le Hit Squad), se lisent tout seul, qu'ils traitent d'éléments qui ne caractérisent plus le rap d'aujourd'hui (le poids des DJs et des jeux de collages effectués avec les samples, l'afro-centrisme, la dimension politico-sociale), ou qui sont devenus pérennes (pour l'essentiel, le côté menaçant et la posture gangsta). Le livre, surtout, se montre très rythmé, bien écrit, contenant ce qu'il faut d'anecdotes et de considérations plus générales. A part le passage sur le Hit Squad, qui rentre trop dans le trivial, il se parcourt comme on boit du petit lait.

Excepté avec le premier chapitre, Fernando ne suivait aucune chronologie, sa narration était purement thématique. Il parvenait toutefois à traiter d'à peu près tous les groupes qui avaient compté jusqu'alors dans le rap. Il citait aussi des gens comme Nas et le Wu-Tang, qui commençaient tout juste à faire parler d'eux quand le livre a été écrit, en 1993, et qui étaient encore loin de connaître la carrière que l'on sait. Et à lire cela, on ne peut que regretter l'état de la littérature actuelle sur le hip-hop. Il n'y a pas, en 2014, d'équivalent pour The New Beats. La plupart des ouvrages qui lui sont consacrés explorent encore le caractère politico-social du rap, d'autres s'engagent dans une longue biographie de telle ou telle superstar, morte ou vivante. Et quand il s'intéressent pour de bon à l'histoire du rap, ils traitent peu des années récentes. Il n'y a pas, aujourd'hui, de livres qui abordent à la manière de Fernando le long chemin parcouru par le rap jusqu'à nos jours.

Pire, quand on en lit quelques uns, quand on découvre aussi certains articles qui cherchent à apporter un point de vue averti et circonstancié sur le rap, on a parfois le sentiment que les grilles de lecture se sont figées en 1994, et que l'écriture sur le hip-hop ressasse toujours les mêmes préceptes : le rap est partie prenante d'une culture qui s'étend à d'autres disciplines ; le hip-hop est un art, alors que le rap est un commerce ; sa créativité s'illustre par son pouvoir de collage et de recyclage ; il est un journalisme oral. Soit tout un tas de choses qui ne sont plus vraies ni pertinentes aujourd'hui. C'est comme si, avec le triomphe de l'ignorant rap et des articles de deux lignes sur Internet, les intellectuels, tous ces gens qui, comme les fondateurs de The Source, comme Fernando lui-même, étaient des fans de rap diplômés d'Harvard, avaient cessé d'écrire sur ce sujet.

Il est révélateur, d'ailleurs, que deux des livres de référence sur l'histoire du rap (celui-ci, et le Can't Stop, Won't Stop de Jeff Chang), aient été écrits par les fondateurs de deux labels importants de la vague du hip-hop indé (respectivement Wordsound et Solesides), celle-là même qui sera horrifiée par le rap bling-bling de l'an 2000, qui snobera les rappeurs du Sud, qui privilégiera une approche esthétique du hip-hop, et dont Fernando pose les bases idéologiques dans son ultime chapitre, une célébration unilatérale de l'underground. Les intellos du rap, au bout du compte, seront morts avec ce mouvement. Et on attend aujourd'hui celui, préférablement un Américain et un homme de terrain, qui saura écrire, vingt ans après, un The New Beats pour l'année 2014.

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Commentaires

1. Le vendredi 21 mars 2014, 09:34 par ArK

Excellent papier sur cette œuvre méconnue. Et surtout excellent analyse concernant la manque d'information "réfléchie" que l'on peut avoir désormais sur l'origine du renouvellement de ce mouvement qu'est le hip-hop. Qui dit "ignorant rap" ne dit pas vacuité de la pensée et encore moins absence d'histoire définissant les contours de cette évolution. Enfin pour en revenir au livre, j'avais trouvé remarquable , à l'époque où j'ai lu le livre, l'épilogue écrite plusieurs années après sur la montée du Wu-Tang par rapport laquelle Fernando pressentait un "ouragan rapologique", l'instauration de nouvelles règles par RZA qui allaient changer la donne. Bref, merci pour ces souvenirs M. Bertot.

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