Un livre dédié tout entier aux idées reçues sur le rap ? Ca s’imposait. Il y aurait même de quoi en écrire plusieurs tomes, tant sont légion les fantasmes à son égard, tant les gens sont prompts à le juger sans le connaître, de Mme Michu aux politiciens de mauvaise foi, sans oublier certains fans, qu’ils pensent que le rap doit être "racailleux" ou, à l'inverse, engagé et "conscient". Et n’oublions pas les pires, les bonnes âmes bienveillantes, soucieuses de se montrer en phase avec "les jeunes" en parlant du rap comme d'une poésie des rues, ou autre fadaise.

ANTHONY PECQUEUX - Le Rap

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Le grand mérite d’Anthony Pecqueux et de son sobrement intitulé Le Rap, justement, c’est de se tenir à l’écart de tous : les contempteurs du hip-hop, ceux qui le méprisent, les philosophes en toc pour la télé qui ont oublié que pour critiquer, il fallait d’abord maîtriser son sujet (suivez mon regard), mais aussi ses avocats zélés et ses fans aveugles. L’auteur, en effet, ne cherche qu’à expliquer, contextualiser, nuancer, la tête froide, sans apporter de jugement de valeur. Mieux, il ne s’emploie même pas à contester les différentes banalités qu’il passe en revue. Il signale au contraire qu’elles ont la plupart du temps une part de vérité :

… toutes les idées reçues sur le rap ne sont pas des clichés. Elles peuvent être vraies pour certains rappeurs, et elles sont issues de la compréhension, souvent erronée, de certaines pratiques du rap : ce ne sont ni de pures inventions ni de pures inepties. Cela dit, comme tout généralisation ("le rap, c’est", "les Français sont…"), les idées reçues ont tendance à masquer la diversité des pratiques au sein de l’ensemble qu’elles contribuent à catégoriser… (p. 118)

C’est un livre assez juste qu’a donc publié ce chercheur à l’EHESS qui, contrairement à d’autres, n’a pas cherché à sociologiser son analyse, qui sait que le rap est avant tout une pratique artistique et culturelle, et qu’il est à apprécier, aussi, indépendamment de son contexte de naissance, selon des critères esthétiques. Aussi, il se tient à l'écart d'un langage trop universitaire, hormis peut-être sur les tout derniers chapitres, moins intelligibles que les précédents.

Le seul reproche à lui adresser, en fait, c’est qu’il conforte une de ces fausses idées qu'il voudrait nuancer : celle que le rap, ce serait d’abord le rap français. Pecqueux ne déclare jamais une telle chose. A l’idée reçue "le rap vient des USA", il apporte, à quelques nuances près, la seule réponse possible : oui. Aussi, il est honnête, il avertit que son sujet sera d’abord le rap français, ce qui est tout à fait légitime. Mais alors, pourquoi donner au livre ce titre mensonger : Le Rap ?

Cette optique franco-française se ressent dans l’analyse. A l’image de ce rap qui, comme la chanson et la variété de son pays, tend à privilégier le verbe, le travail de Pecqueux ne porte quasiment que sur les textes. Il existe un grand nombre d’idées reçues sur la nature musicale du rap, mais dans trois chapitres sur quatre, l’auteur n’en parle pas. Et dans la partie censée traiter de cette dimension, il mentionne surtout la musicalité des mots, jamais celle des beats. Et quand l’auteur répond à l’idée reçue "le rap, c’est toujours la même chose", il ne le fait que sur la question des thèmes, alors que, en général, c’est à l’égard des instrus que l’on fait ce reproche. Aussi, pourquoi n’y a-t-il donc aucune réponse à une idée reçue aussi répandue que "le rap, ce n’est tout simplement pas de la musique" ?

La vision est encore très française quand Anthony Pecqueux pense qu’il est pertinent de désigner le rap comme "l’expression contemporaine du désespoir". Là encore, c’est un jugement typique du rap d’ici. Aux Etats-Unis, ce constat était vrai d’un certain rap new-yorkais dans les années 90, celui de Mobb Deep par exemple, lequel a eu justement une influence capitale et démesurée sur notre hip-hop à nous. Mais quand on regarde d’autres scènes en dehors de New-York, quand on considère le hip-hop flamboyant et le party rap des années 2000, il est évident que le rap, dans son ensemble, ne saurait se réduire à cette version réductrice, grave et misérabiliste qu’en ont offerte nombre de nos concitoyens.

Si l’analyse est si purement française, c’est que l’auteur ne semble pas à son aise avec le rap américain. Sa réponse à l'idée reçue "le rap français ne fait que copier le rap américain" est juste. Mais dès qu’il s’aventure à parler du hip-hop d’Outre-Atlantique, ça devient bien plus approximatif : "Rapper’s Delight" et "The Message" comme titres fondateurs, l’un du rap festif, l’autre du rap engagé, sûrement ; mais contrairement à ce qui est prétendu (p. 10), le dernier cité n'a pas été le second tube du rap, il y en a eu d'autres dans l'intervalle. Aussi, contrairement à ce qui est précisé (p. 38), la ville de Detroit n'a pas vraiment eu son école de rap, comme New-York et Los Angeles. Et peu de connaisseurs s'aventureraient à dire de Hip-Hop Is Dead qu'il serait l’un des meilleurs albums de Nas (p.13).

Chaque escapade de l’autre côte de l’Atlantique se fait sur un terrain mouvant, d’un pied peu sûr. Ainsi de la fin de ce chapitre, "le rap, c’est du verlan", quand l’auteur affirme que l’usage du slang serait plus systématique dans le hip-hop américain que l’argot dans son homologue français. Honnêtement, ça se conteste. Dans les deux raps, il reste important d'être intelligible, et l’emploi d’un vocabulaire argotique sert à la même chose, il est là pour souligner un sentiment d’appartenance et lancer des clins d’œil aux connaisseurs. Après, que l’argot français nous soit plus compréhensible que l'ebonics, oui, sans nul doute…

Ce léger manque de perspective mis à part, Le Rap demeure pourtant un ouvrage à lire, même s’il apprendra plus de choses à Monsieur Michu (changeons de sexe, pour éviter un procès en machisme) qu’aux habitués de ces pages. Ses défauts sont, en fait, ceux de ses qualités : à force de vouloir nuancer, il manque d’opinions tranchées, de réponses courtes, de convictions fortes et l’on ne sait plus toujours où l'auteur veut en venir. Alors procédons autrement, plions nous nous-mêmes à cet exercice, et tentons d’apporter en quelques mots une réponse moins prudente et plus catégorique à chacune des idées reçues listées par le livre :

Le rap vient des USA. Oui, essentiellement.

Le rap ne fait que copier le rap américain. Il l’a beaucoup fait au début, mais il est devenu maintenant un monde en soi, animé par sa mécanique propre, influencé par l’héritage de la chanson et de la variété françaises, même s’il continue à subir régulièrement encore l’influence du grand frère américain.

Le rap est une musique par/pour jeunes. Non, pas que. Après ses presque 40 ans d'existence, de vieux fans ont maintenant dépassé cet âge. Mais il est bien sûr préférable de grandir avec lui pour en comprendre les codes.

Le rap est une musique par/pour les jeunes de "banlieues". Non, pas nécessairement. Il est très grand, le rap. Il est immense, il est partout, il irrigue toutes les villes, toutes les régions et toutes les classes sociales.

Le rap c’est de la poésie. Le rap a une dimension poétique, il utilise les mêmes ressorts, mais ce n’est pas de la poésie. C’est de la musique, avant toute chose.

Le rap, c’est du verlan. N’importe nawak.

Tout le monde peut faire du rap du jour au lendemain. Eh bien vas-y, essaye. Après bien des efforts, tu en reviendras à la chanson. Il y a dans le rap une dimension technique, presque sportive, qui le réserve aux individus entrainés.

Le rap, c’est toujours la même chose. Le rap, c’est un genre. Et vu de loin, on ne distingue jamais les nuances d’un genre. Le jazz, c’est toujours la même chose. Les polars, c'est toujours la même chose. La cuisine indienne, c’est toujours la même chose. Et les Noirs, ils se ressemblent tous, tant qu’on y est ?

Les rappeurs ne parlent que de haine, jamais d’amour. Bah si, ils en parlent. Même si, à vrai dire, certains feraient mieux de s’en garder…

Les rappeurs n’ont pas de morale. Ils en ont une. Ils en ont même plusieurs, selon les groupes et les personnes. Peut-être n’est-ce juste pas la tienne.

Les rappeurs incitent leurs auditeurs à la violence. Comme le rock et le jazz en leur temps, j'imagine ? Non, le rap ne pousse à la violence que les violents.

Le rap exprime la violence des banlieues. Il peut le faire, à l'occasion. On peut mettre les mots qu’on veut dedans, il peut donc exprimer tout et son contraire. Ce dont il ne se prive pas, d’ailleurs.

Le rap a cédé aux sirènes du show-business. Tout ce qui réussit cède aux sirènes du showbiz. Mieux, tout ce qui réussit EST le showbiz. Pendant ce temps, cependant, d’autres jouent aux puristes incorruptibles, et d’autres encore s’en fichent et poursuivent leurs affaires dans leur coin. Mais ceux-là, par la force des choses, on les voit moins, on les critique moins.

Les rappeurs sont réactionnaires. Certains le sont. D’autres se veulent révolutionnaires. Beaucoup sont simplement conservateurs, ou en phase avec les valeurs individualistes de notre temps. Inutile, de toutes façons, de chercher à les classer dans cette grille de lecture, progressistes Vs. réactionnaires, celle d’une vieille gauche qui ne comprend plus rien du monde moderne.

Les rappeurs ne parlent que d’eux. Ils parlent souvent à la première personne, ce qui n'est pas du tout la même chose.

Par leurs textes, les rappeurs sont d’emblée politiques. Tous les rappeurs ne sont pas engagés. Après, dès qu’on s’exprime très fortement et qu’on cherche à se faire entendre de la Cité, oui, on est politique. Même si c’est pour parler de caries dentaires ou, pour citer un exemple réel, des odeurs corporelles.

Voilà pour nous. Pour Anthony Pecqueux, ça fait 128 pages, ça s’appelle tout simplement Le Rap. Et pour vous, c’est quand vous voulez.

PS : une erreur à signaler dans ce livre. C’est l’édition de poche de L’Etat Culturel qui date de 1999. La version originale du livre de Fumaroli est sortie en 1991.