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MATTHEW GASTEIER - Illmatic

, 22:37 - Lien permanent

Au tout début, on est un peu inquiet. Un auteur qui prend soin de s’excuser d’être Blanc avant de s’attaquer à l’analyse d’un classique du rap... Un livre au plan très conceptuel, où chaque chapitre se voit titré par deux antonymes placés en vis-à-vis… Mouais. Et puis, finalement, passé l'introduction, on se prend au jeu, on se plonge avec plaisir dans cet ouvrage dédié à Illmatic, et qui s’avère au bout du compte l’un des mieux fichus, parmi ceux parus à ce jour dans la collection 33 1/3.

MATTHEW GASTEIER - Illmatic

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Pour une fois dans la collection 33 1/3, l’auteur ne dévie pas de son sujet. Les 100 et quelques pages de ce volume sont bel et bien dédiées à l’album. Pas de blablas sur la biographie de l’auteur, pas de digression sur l’Histoire du rap, de la musique, de la société américaine, ou je ne sais quoi. Si des éléments de ce type sont cités, si on nous explique d’où vient Nas, Queensbridge en l’occurrence, comment il a fait ses armes auprès de Main Source, et à quel moment de l’épopée hip-hop est sorti ce disque, ce n’est pas à des fins de remplissage. Ce n’est là qu'à bon escient, pour éclairer l’analyse que Matthew Gasteier livre de Illmatic.

Et cette analyse, à la fois probante et personnelle, semble vouée à répondre à une seule question, la seule qui vaille : pourquoi ? Pourquoi cet album est-il un classique ? Pourquoi a-t-il atteint un tel niveau de reconnaissance publique et critique, au-delà même des sphères rap ? Pourquoi cet impact ? Que recelait-il, que disait-il ? A cela, Gasteier répond par une thèse, jamais explicitée, mais évidente à la lecture des titres des chapitres : sous son apparente sobriété, Illmatic était un échafaudage complexe, il conciliait adroitement les contraires qui, au-delà de lui-même, travaillaient le rap tout entier. Il en était la synthèse.

Le premier album de Nas, en effet, s’inscrivait dans la tradition, il symbolisait même la fin d’une ère, celle d’un classic rap new-yorkais pas encore soumis au bling-bling, mais il y introduisait aussi des innovations qui perdureraient, il devenait le mètre-étalon de toute production future. Il était l’œuvre d’un très jeune homme de 20 ans, mais qui avait une expérience déjà longue du rap, qui se positionnait déjà en sage de la rue. Il était obsédé par la mort, mais il était guidé par une volonté de survie. Il conciliait le pessimisme et l’espoir. S’y mêlaient la fiction, l’escapisme, et les dures réalités du ghetto. Il était à la fois le fruit d’un travail personnel (celle du rappeur lui-même) et une œuvre collective (la dream team de producteurs qui l’accompagnaient). Et ainsi de suite…

Enfin, last but not least, Illmatic fut à la fois une chance et une malédiction pour son jeune auteur : une chance, car il le propulsait d'emblée tout en haut du panthéon hip-hop (Illmatic fut le premier album à recevoir la notation maximale dans le magazine The Source) ; une malédiction car toute sa carrière durant, Nas sera jugé à l’aune de ce disque référence. Après avoir commencé aussi haut, il ne pourrait plus que chuter, être contesté, être qualifié de vendu.

L'exposé aurait pu se perdre dans cette série très conceptuelles de thèses et d’antithèses. Et pourtant non. La plupart des points sont convaincants. Qui plus est, l’auteur s’est documenté, allant puiser à la source les témoignages des principaux instigateurs de l’album, les beatmakers qui l’ont produit (DJ Premier, Pete Rock, Q-Tip… seul Large Professor a manqué à l’appel), le seul autre rappeur à s’y être exprimé (AZ), ainsi que MC Serch, l’instigateur, le travailleur de l’ombre.

Alors que manque-t-il à Illmatic, le livre ? Le fait d’être unanimement enthousiaste, de n’identifier absolument aucun défaut à ce disque si célébré, et pourtant perméable, comme tous, à la critique ? De ne voir dans les dix titres du premier Nas qu’une perfection ultime et absolue ? Oui, sans doute. Mais qui pourrait le lui reprocher ? Dès le début, Gasteier prend le parti d’être subjectif, de retracer son expérience. Cela a été la bonne approche, cela a permis à son livre d’être l’un des plus réussis et des mieux fichus de la collection 33 1/3. Et par chance, c'est tombé sur l’un des rares disques de rap qu’à ce jour elle a traités.

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Commentaires

1. Le mardi 9 août 2011, 10:26 par greg

Je poste ça ici mais ça pourrait être ailleurs : chapeau pour ces recensions critiques.
C'est concis, carré, distancié et ça donne vraiment envie d'aller ouvrir les bouquins sans s'y substituer... Impec'.

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