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JON SAVAGE - England's Dreaming

, 22:48 - Lien permanent

Le punk est un genre si riche qu'il existe plusieurs façons d'en retracer l'histoire. On peut, comme Clinton Heylin avec From the Velvets to the Voidoids, se pencher sur sa genèse new-yorkaise. Ou bien, avec le Babylon's Burning du même auteur, relater son long cheminement dans l'underground jusqu'à l'explosion grunge. Si l'on s'intéresse à son versant anglais, on peut penser, comme Simon Reynolds avec Rip It Up, que c'est l'après qui a été le plus captivant, c'est ce qui est né sur les cendres du punk britannique. Mais si l'on veut se consacrer pour de bon au cœur du sujet, c'est la biographie de son groupe emblématique qu'il faut écrire.

JON SAVAGE - England's Dreaming

Faber & Faber / Allia :: 1991 / 2005
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C'est l'option choisie par Jon Savage dans un livre sorti en 1991 et réédité plusieurs fois depuis, qui retrace en détail l'épopée des Sex Pistols. Ancien activiste du mouvement punk, via son fanzine London's Outrage et ses articles dans Sounds, l'auteur était bien placé pour mener à bien ce travail documenté et fouillé, et nous décrire l'histoire des Pistols avec une précision affolante. Chaque action, initiative et intervention publique des membres du groupe est mentionnée et disséquée dans England's Dreaming. Des articles de presse sont reproduits tels quels, les échanges du groupe avec Bill Grundy, dans cette émission qui déclencha une furie médiatique, sont retranscrits en entier, de même que l'échange téléphonique entre une photographe et un Sid Vicious au fond du trou.

Suivant leur épopée au jour le jour, le livre restitue toute la complexité de l'univers des Sex Pistols. Il en montre les évolutions, il les présente comme des humains broyés et dépassés par ce qu'ils ont créé. Il nous décrit un Sid Vicious devenu prisonnier puis victime de son personnage. L'auteur nous montre aussi à quel point est infondé le mythe créé de toute pièce par Malcom McLaren lui-même, celui du manager machiavélique et manipulateur qui aurait planifié le scandale Sex Pistols depuis les premiers jours. Ce dernier a été comme les autres, balloté par les événements, incapable de diriger la barque par gros temps. Et il est sorti comme eux de l'aventure, blessé, lessivé, aigri, et pourri de rancœur.

Le livre raconte le quotidien pas banal de tous ces gens, du début à la fin des 70's. Pourtant, il n'est pas qu'une biographie. Via le prisme des Sex Pistols, c'est l'histoire du genre tout entier que relate Jon Savage. Comme le titre le suggère, il nous dresse également un portrait de la société anglaise sur cette décennie charnière, entre les permissives 60's et la révolution conservatrice thatchérienne des années 80. Tel ou tel épisode de la saga Sex Pistols est souvent le prélude à une présentation plus large du contexte. Tout est mis en perspective, l'auteur cherche à tirer des leçons des aventures de Lydon, McLaren et les autres.

Savage rappelle par exemple qu'un genre musical n'est jamais statique, qu'il évolue en permanence dans le temps, sous l'effet de l'oubli ou des malentendus. En 1976, le punk était un art de scène ; en 1977, il était devenu un rock bestial. Au début, il était résolument apolitique, et il flirtait avec les symboles de l'extrême-droite, avec plus ou moins d'ironie et d'autodérision ; pris en charge par Rock Against Racism, il allait être durablement ancré à gauche. Dans l'esprit des gens, l'iroquoise allait devenir le signe distinctif des punks ; et pourtant, comme le rappelle Savage en introduction, ils n'étaient pas coiffés comme ça en 1977.

L'auteur montre aussi comment le déchainement médiatique post-Grundy a impacté la perception du punk par le public, et par les fans tardifs. Après les jurons de Steve Jones à la télé, il est apparu comme une musique blanche et machiste, il a épousé les clichés de ce rock qu'il avait entrepris de détruire.

Throughout 1975 and 1976, a large, amorphous group of teenage stylists and social outcasts of all ages, sexes and sexual persuasions had gathered around the Sex Pistols (…). This was a milieu of some complexity, reduced within the twenty seconds of the Grundy interview to white, male Rock. A Rock movement of considerable energy, hostility and an unsettling politics, but Rock nevertheless (p. 278).

A partir de cet épisode, le punk deviendra une énième déclinaison du mythe rock'n'roll, avec overdose du héros à la fin, et même un meurtre, pour aller plus profond dans le sordide. Mais le mouvement, Savage le rappelle, était en fait plus composite et nuancé que ne le laissait paraître son image après Grundy. Il conciliait même à merveille les contradictions, c'était d'ailleurs là sa force. Né du libéralisme hippy, il en attaquait les fondements, ouvrant la voie à l'individualisme forcené des années 80 ; le Londres bourgeois et bohème s'y mêlait à l'Angleterre de la classe laborieuse ; ses acteurs révéraient les musiques jamaïcaines en même temps qu'ils faisaient du rock une musique intégralement blanche ; dans leurs paroles, dans leur posture, ils étaient asexués, mais leurs habits étaient ceux de fétichistes sado-maso ; très arty, leur musique était pourtant simple et brutale ; elle était aussi inaudible qu'accrocheuse, autant spontanée que calculée.

C'est parce qu'il était tout cela, parce qu'il contenait en germe tout et son contraire que, contre toute prédiction, le punk a survécu au Sex Pistols. Une fois passé le déferlement médiatique, il ne mourrait pas, mais il se fractionnerait, comme le montre Savage dans de très riches annexes. Des tendances diverses exploseraient en une myriade de sous-genres, souvent antagonistes, et qui feraient voler en éclat l'image simpliste qu'a eu un temps le punk, en plein cœur de l'année 1977, ainsi que le groupe anglais scandaleux qui le symbolisa.

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