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IAN HUNTER - USA 1972

, 10:59 - Lien permanent

Initiative risquée que cette traduction tardive du USA 1972 de Ian Hunter. Mott the Hopple, son groupe, n'a en effet jamais été particulièrement prisé en France, à tort bien sûr. Initiative risquée, donc, mais bienvenue, car ce journal de bord tenu par le chanteur et guitariste pendant une tournée américaine en 1972, alors même que la carrière du groupe venait d’être relancée par leur premier fan, David Bowie, est l’un des témoignages les plus précieux qui soient, l’un des plus documentés, l'un des plus précis et des moins mensongers, sur le quotidien d’un rockeur.

IAN HUNTER - USA 1972

Editions Rue Fromentin :: 1974 / 2011
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Traduit de l'anglais par Frédéric Collay et Anne-Laure Paulmont

Pour cette première mouture française, près de 40 ans après la parution d'une version originale intitulée Diary of a Rock 'N' Roll Star, les éditeurs ont bien fait les choses. Ils ont d’abord parsemé ce journal de nombreuses notes qui éclairent sur l’univers culturel anglo-saxon des années 70, sur toutes ces références qui l'émaillent, sans nul doute étrangères aux Français des années 2010. Ils ont aussi invité deux vieux briscards du journalisme rock d’ici, deux Philippe célèbres, Manœuvre et Garnier, à rédiger la préface et la postface de cette traduction.

Le texte de Garnier, un article écrit sur le groupe en 1971, très lucide sur la critique rock française de l’époque (voire sur celle d’aujourd’hui…), est tout de même un peu hors-sujet, vu qu’il traite du Hopple d’avant Bowie, d’avant cette fameuse tournée américaine qui auraient pu faire d’eux de grandes stars. L’article de Manœuvre, en revanche, même s’il est court et que le bonhomme trouve encore le moyen de nous citer Keith Richards, éclaire la suite. En nous présentant Mott the Hopple pour ce qu’il est, un groupe déjà ancien en 1972, qui a manqué le premier train du succès et qui essaie de le rattraper après le coup de pouce de Bowie, il introduit parfaitement la suite. Il nous explique pourquoi Ian Hunter, rockeur expérimenté, proche des stars mais n’en étant pas encore une, bénéficie d’un point de vue exceptionnel sur la scène musicale du début des années 70.

Hunter, pourtant, n’est pas tout à fait honnête dans son livre. Contrairement à ce que laissent entendre les extraits mordants en quatrième de couverture, il se montre plutôt gentil avec les rock stars qu’il côtoie tout au long de sa tournée américaine, voire un brin faux-cul. Il est par exemple un peu contradictoire de nous présenter Keith Moon comme un personnage tout à fait sain d’esprit, pour ensuite nous décrire dans le détail une virée improbable avec lui à Los Angeles, dans un véhicule pour le moins défectueux. Hunter ménage aussi ses comparses, leurs copines et leurs femmes. Il précise qu’ils sont tous fidèles et chastes, qu’ils ne se laissent pas tenter par les groupies qui gravitent autour d’eux. Il n’oublie pas que tout cela risque d’être lu par d’autres plus tard, et il est un rockeur ambitieux, qui ne veut surtout pas se griller auprès des autres et mettre en péril sa carrière.

Son livre n’est pas non plus d’une qualité littéraire extraordinaire. Il a parfois le sens de la formule, de l’accroche, de la phrase qui fait mouche, mais USA 1972 reste un vrai journal de bord, le rapport d’étonnement d’un touriste anglais aux Etats-Unis, fait de notes jetées vite fait mal fait sur un bout de papier, relatant dans un style parlé des événements répétitifs et pas tous exaltants : vols en avion, installation dans des chambres d’hôtel, visites de prêteurs sur gages, balances, concerts puis soirées arrosées s’étendant jusqu’au petit matin. Seuls quelques petits épisodes d’anthologie, comme celui où, complètement saoul, notre bonhomme s’introduit à Graceland chez Elvis Presley, sortent un peu de l’ordinaire.

Mais c’est justement cette trivialité qui fait l'intérêt du bouquin. La tête froide, Ian Hunter nous relate le vrai quotidien du rockeur. Pas que le sexe, la drogue et les concerts, mais tout le reste aussi, en particulier ses galères : vie de famille compromise, concerts ratés, matériel volé, organisateurs véreux, fans malsains, groupies connes, rednecks anti-hippy, séances de maquillage et d’habillage (normal, en pleine période glam…), fatigues et gueules de bois, régimes draconiens pour éviter de prendre du ventre et demeurer un sex symbol, etc…

Hunter ne glorifie la vie des rockstars, mais il ne cherche pas non plus à casser le mythe. Le chanteur de Mott the Hopple aime son métier, la vie qu’il s’est choisie, les perspectives de succès qu’elle offre. Il en regrette juste, comme n’importe quel professionnel de n’importe quelle profession, les contraintes et les à-côtés.

Le chanteur présente le statut de rockeur pour ce qu’il est : une profession, avec ses techniques, son jargon, son milieu, ses figures, ses règles, sa culture. Une profession extraordinaire, mais occupée par des gens finalement ordinaires, un métier très spécial, à la fois contraignant et exaltant, mais pas nécessairement plus que pompier, soldat, gardien de zoo, ou je ne sais quoi d’autre.

Donc, amis lecteurs, arrivés là, vous en savez autant que moi : des ouvriers du rock’n’roll en quête de la toison d’or. Nous avons autant de chances de faire ce concert que de gagner au loto, sauf que vous pouvez gagner au loto bien pépère chez vous un mercredi soir. Et malgré tout ça, le rock est une drogue et je suis accro. Je serai toujours là à l’heure de la retraite, si quelqu’un veut bien de moi. Quel couillon ! (p. 221).

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