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RAEKWON - Only Built 4 Cuban Linx

, 20:45 - Lien permanent

D'accord, ces disques étaient le produit de plusieurs années de cogitation, d'un travail acharné, ourdi de longue date. N'empêche, quand on y repense, c'était quand même dingue, ce rythme frénétique avec lequel le Wu-Tang sortait classique sur classique, vers 1995. Pas moins de quatre albums en un an mis sur le marché, tous de très bons à géniaux, où le RZA et les siens renouvelaient sans cesse leur formule, où ils inventaient à chaque fois un nouveau rap à part entière.

RAEKWON - Only Built 4 Cuban Linx

Loud Records :: 1995 :: acheter ce disque

Cet effort de renouvellement n'est nulle part plus visible que sur Only Built 4 Cuban Linx (OB4CL, pour les intimes). Il y restait bien des traits caractéristiques du Wu-Tang des premiers temps, notamment cette capacité incroyable du RZA à changer un sample de soul soyeuse en un gimmick bancal, discordant, malsain, et néanmoins très addictif. Et certains titres semblaient encore sortis tout droit de Enter the Wu-Tang (1993), comme le dur "Criminology", ou comme l'excellent "Wu-Gambinos" avec sa palanquée de MCs capables de retenir l'attention sans l'artifice d'un refrain ; certains titres venaient même pour de bon du premier album, comme ce "Can It Be All So Simple" qui avait déjà révélé la bonne alchimie entre Raekwon et Ghostface Killah, et se présentait ici en version remixée.

Mais pour le reste, les principaux acteurs du disque changeaient tout. A un "Guillotine" près, les thèmes kung-fu des premiers temps étaient mis au placard, au profit d'une imagerie mafioso, puisée dans un autre cinéma de genre, du côté du Parrain ou de Il Etait une Fois en Amérique. Et pour compléter la transformation, tous les membres du Wu changeaient d'alias, au profit d'autres façon Lou Diamond, Tony Starks, Lucky Hands et Rollie Fingers, qui sentaient bon le gangstérisme à papa des années 20 ou 50. Ce faisant, même si avant Raekwon, Kool G Rap avait déjà opéré un parallèle entre rap et mafia, c'est tout un genre qu'ils lançaient, un genre que prolongeraient ensuite Jay-Z, Biggie ainsi qu'un Nas par ailleurs présent ici, premier rappeur non affilié invité sur un disque du Clan.

Il faut dire que Raekwon en avait à dire sur le sujet, tout autant que Ghostface Killah, qui partageait la vedette avec le principal intéressé. Les deux compères projetaient dans leurs paroles tous leurs fantasmes d'anciens criminels à la petite semaine, de voyous du ghetto qui rêvaient de faire la culbute, de petits dealers des rues froides new-yorkaises qui s'imaginaient un destin à la Al Capone.

En se faisant gangsta, le rap avait toujours joué de la mise en scène. Dès qu'il avait été question de témoigner d'une vie de criminel, les rappeurs avaient ajouté le mythe au vécu. En jouant la carte Cosa Nostra, Raekwon ne faisait que de pousser la logique à fond. Mais grâce à ses talents de storyteller, il allait au-delà : il transformait son disque en véritable film. Et le RZA, qui en produisait l'intégralité, allait dans le même sens. La musique à la sicilienne de "Knowledge God", "Rainy Dayz" et "Wu-Gambinos", le tempo moins guerrier que sur les albums passés, le concept, la longueur, et bien sûr, ces éternels extraits de film, tout amplifiait l'allure cinématographique de OB4CL, tout contribuait à en faire l'un des rares disques de rap à réussir à ce point l'exercice délicat du concept album.

Ici, la valeur de la somme dépassait celle de ses parties. Mais cela ne signifiait pas que, hors-contexte, les titres étaient négligeables. Nombreux, sinon tous, étaient excellents. Et à plusieurs reprises, quand Blue Raspberry venait poser ses chants R&B, Raekwon, Ghostface et RZA savaient faire quelque chose de sublime de ce genre infâme tout en emphase et en vocalises forcées, comme le prouvaient d'incroyables "Rainy Dayz", "Glaciers of Ice", "Heaven & Hell" et, plus encore, cet "Ice Cream" qui comparait la saveur des femmes à celle... des crèmes glacées.

Tout cela était génial, et tout cela l'est toujours. Only Built 4 Cuban Linx fait honneur à son mythe, et légitimerait presque l'engouement disproportionné autour du décevant OB4CL II de 2009, ; c'est un classique du Clan qui, comme tous les classiques du Clan, est aussi un classique du rap ; un chef d'œuvre du Wu qui, comme tous les chefs-d'œuvre du Wu, est aussi un chef-d'œuvre de la musique.

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Commentaires

1. Le dimanche 14 novembre 2010, 14:18 par dadou

on ne peut dire mieux, belle chronique.

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