Fake For Real

Depuis 1997 : critiques, dossiers, sélections et autres papiers, dédiés au rap (et parfois à d'autres musiques)
Home

Aller au menu | Aller à la recherche

NIRVANA - MTV Unplugged in New York

, 22:51 - Lien permanent

Dans les années 90, c'était devenu une sorte de rituel. Les groupes phares de cette décennie gourmande en musique à haut volume devaient, à un moment ou à un autre de leur carrière, la mettre en sourdine. Ils devaient délaisser un temps le bruit et l'électricité pour s'adonner aux joies de l'acoustique. Tel était le principe des sessions Unplugged de MTV. Mais en règle générale, malheureusement, le résultat n'était pas bien fameux… Sans leur habituel décorum rock'n'roll ni le paravent des décibels, la plupart des groupes se montraient tels quels, c'est-à-dire creux, cachant leur insignifiance derrière une attitude cliché et affectée. Tant et si bien que peu de bons disques sont finalement issus de cet exercice convenu.

nirvana-mtv-unplugged-in-new-york.jpg

Geffen Records :: 1994 :: acheter ce disque

Parmi ces oiseaux rares, figure cependant sans conteste celui sorti par le groupe le plus en vue de ces années-là. A cette supériorité, plusieurs raisons. D'abord, tout bêtement, le fait que Nirvana dépassait d'une bonne tête la plupart des groupes grand public de l'époque, point, indépendamment de cet exercice acoustique un peu surfait. Ensuite, parce qu'à la lettre de l'unplugged, ils avaient préféré l'esprit. Ils n'avaient pas complètement renoncé à l'électricité, le son restait amplifié, mais ils avaient joué pour de bon la carte intimiste, en parsemant la scène de fleurs et de chandelles, en convoquant une violoncelliste, ou en laissant à Krist Novoselic le soin d'entamer un bref petit air d'accordéon sur "Jesus Doesn't Want Me for a Sunbeam". Enfin, surtout, ils ne s'étaient pas contentés de rejouer leurs hits en versions dégradées, et forcément moins marquantes que les originales.

Non, tout au contraire. Contre l'avis de MTV, Kurt Cobain et les siens avaient tenu à privilégier des morceaux moins connus de leur répertoire. C'était le cas, par exemple, d'"About a Girl", un titre du sale et abrasif Bleach, qui ouvrait les débats ("most people don't know it", renchérissait Cobain). Et "Come as You Are" était le seul single que le groupe consentirait à jouer ce jour. Qui plus est, une moitié du set était constitué de reprises, la plupart de groupes infiniment moins notoires qu'eux. De fait, sans le savoir, ils enregistraient un véritable album, neuf, original, plutôt qu'un best-of tristounet, comme pour la plupart des autres unplugged.

Car pour une fois, l'exercice fonctionnait, il atteignait son but. Cet unplugged dévoilait un vrai bon groupe, dont les chansons restaient solides, même débarrassées du tintamarre qu'elles avaient l'habitude de faire, même sans le ramdam rock'n'roll engendré par leur incommensurable succès public. Elles étaient le fait d'un chanteur habité, luttant avec sa vie comme avec ses chansons, sortant ses tripes comme jamais le temps d'une terrible reprise du "Where Did You Sleep Last Night?" de Leadbelly, et ce quelques mois tout juste avant de se donner la mort. Et tout ça sans exagération, sans mise en scène, juste parce que c'était vrai, juste parce que ce type talentueux se sentait alors vraiment très, très mal.

Tout ça est su, de même que l'inconfort de Cobain avec son statut de rock star. Le chanteur, notamment, avait mauvaise conscience. Il se sentait coupable d'avoir révélé au grand jour ce qui s'appelait alors "rock alternatif", d'en avoir récolté seul les fruits, d'avoir ouvert la voie à des pilleurs, d'avoir pris la place de ses modèles et maîtres. Pourquoi lui, alors que d'autres méritaient davantage son succès ?

C'est le sens de l'invitation des Meat Puppets sur le plateau de MTV. Il fallait rétablir la justice, il fallait que ceux qui avaient inventé ce son, ces artistes qu'il estimait infiniment plus que lui-même, aient leur part de gâteau. Il fallait, en reprenant trois de ses titres, attirer l'attention sur l'excellent deuxième album des Puppets, ce classique underground qui, au début des années 80, avait fusionné avec succès country et punk hardcore. Mieux, pour éviter de s'en faire attribuer à tort la paternité, il fallait convier Cris et Curt Kirkwood, qui tournaient au même moment avec Nirvana, à prendre part à l'interprétation de leurs propres chansons.

Pour s'excuser d'être là, de ce succès qui était une injustice, ou une anomalie, il fallait mettre en valeur ces chansons des Puppets, des Vaselines, de Leadbelly, et même un morceau méconnu de Bowie. C'est dans ces passages là que Cobain mettait le plus de cœur, ce sont ces titres, "Plateau", "Lake of Fire", "The Man Who Sold the World" et cet époustouflant "Where Did You Sleep Last Night?", qui étaient les plus impressionnants ici, plus que ceux de Nirvana eux-mêmes.

Cependant, cet MTV Unplugged in New York confirmait aussi que Nirvana n'était pas devenu gigantesque par hasard. En l'extirpant de son registre habituel, il consacrait la place du groupe au-delà de l'éphémère mouvement grunge, au-delà même du rock alternatif américain. Kurt Cobain n'avait jamais vraiment compris pourquoi il était devenu le messie du rock. Pour lui, c'était un malentendu, il y avait erreur sur la personne. Pourtant, avec ce disque sorti après sa mort et qui consacrait jusqu'à l'écœurement le mythe Nirvana et la nature christique de son leader, d'autres gens encore, nombreux, deviendraient à leur tour des convertis.

Évaluer ce billet

5/5

  • Note : 5
  • Votes : 1
  • Plus haute : 5
  • Plus basse : 5

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet