Le Mot et le Reste :: 2009 :: guillaume-kosmicki.org :: acheter ce livre

Il fait peur, le sous-titre de ce livre. En lisant sur la couverture la mention "Des Avant-Gardes aux Dance Floors", on craint que cette histoire des musiques électroniques voudra nous expliquer qu’il y aurait un continuum entre les expériences de Stockhausen et la techno triomphante des années 90, que cette dernière serait le rejeton direct et légitime de ces dernières.

Mais non. En fait, c’est même tout le contraire. Guillaume Kosmicki, musicologue de son état, rappelle à plusieurs reprises à quel point les formules journalistiques façon "Pierre Henry, grand-père de la techno" avaient tout faux, en quoi elles inventaient une filiation erronée entre deux mondes qui se sont longtemps ignorés.

L’histoire racontée par Guillaume Kosmicki est en fait bien plus vaste. Elle ne parle pas que des musiques électroniques au sens où on l’entend usuellement, c'est-à-dire des genres nés des explosions techno et house de la fin des 80's. Elle ne se contente pas de traiter des musiques électroniques stricto sensu, qu’elles soient populaires ou savantes. Non, ça va bien au-delà. L’auteur parle en fait de toutes les transformations que la technologie et les nouvelles techniques d’enregistrement ont fait subir à la musique, sans jamais exagérer les liens de parenté entre les différents genres.

C’est donc quasiment toute la musique de la deuxième moitié du XXème siècle qui défile, y compris le jazz, ou le rock, quand il s’agit d’expliquer ce que ces genres ont dû à l’amplification et aux nouvelles techniques de manipulation du son, ou de détailler les expériences auxquelles ils se sont adonné. L’auteur remonte même plus loin, jusqu’à Beethoven, jusqu’à des compositeurs anciens restés fidèles à la lutherie occidentale classique, mais qui, par leurs prémonitions, ont annoncé les innovations formelles systématisées et popularisées plus tard par les musiques électroniques.

En effet, Kosmicki parle de tout. Il va même au-delà de son cœur de métier, la musique et la musicologie, en frôlant les sujets sociologiques liés à l’émergence du phénomène rave, en parlant longuement des travellers et de leurs préceptes, en abordant des questions de législation.

De fait, comme pour l’ensemble des livres de la collection Formes, celui-ci fait preuve avant tout de pédagogie, préférant l’explication à la polémique, adoptant un point de vue consensuel plutôt que de défendre des thèses. Ce livre, l’auteur aurait pu le sortir chez Que-Sais-Je? s’il avait écrit moins de pages, ou le nommer La Musique Electronique pour les Nuls, puisqu’il s’emploie à faire le tour du sujet, à ne surtout rien laisser de côté.

C’est le grand avantage de l’ouvrage, mais c’est aussi son gros défaut. L’auteur a voulu compiler une somme, mais à force de vouloir tout traiter, il reste parfois superficiel. Tout est traité, mais vite. Dans les passages consacrés au rock, notamment, les étiquettes valsent de façon un peu aléatoire et approximative, quand Bowie et les Talking Heads se retrouvent catalogués prog rock, quand Suicide se voit qualifié de groupe no-wave, tant et si bien qu’on a parfois l’impression de lire cette encyclopédie très grand public et bien imprécise qu’est le Quid.

Dominent aussi des partis-pris un peu léger, par exemple quand Kosmicki rejette ABBA et Boney M dans le même bain d’une disco dégénérée. Apparaissent également les traces d’un certain romantisme de gauche qui conduit l’auteur à parler constamment de "récupération", quand le terme "popularisation" conviendrait tout autant, ou à décrire avec exagération ces musiques comme le produit de la noirceur des ghettos, ou de la dureté des libéralismes thatchérien et reaganien.

Aussi, à force de vouloir tout passer en revue, le livre prend le risque de ne contenter personne, d’être trop complet et touffu pour les néophytes, mais de ne pas apprendre grand-chose aux amateurs de ces musiques. Parce qu’il privilégie les artistes représentatifs des différents genres qu’il aborde, Kosmicki ne leur fera rien découvrir.

Cependant, il devient nettement plus captivant quand il déploie tout son savoir de musicologue pour expliquer en quoi les musiques électroniques, les savantes comme les populaires, ont renouvelé les formes et les axes de réflexion de la musique occidentale, quand il détaille quelles sont, d’un point de vue formel, leurs originalités et leurs grandes spécificités. Ce sont dans ces détails techniques, mais toujours exposés de manière claire et didactique, que réside une bonne part de l’intérêt de cet ouvrage.

Un ouvrage recommandable, donc, même si le grand public devra se faire aux listes de noms et de références étalées à l’envie en témoin, sans être vraiment creusées. Et même si pour les connaisseurs, ce Musiques Electroniques prendra parfois l’allure d’une longue révision.