Fake For Real

Depuis 1997 : critiques, dossiers, sélections et autres papiers, dédiés au rap (et parfois à d'autres musiques)
Home

Aller au menu | Aller à la recherche

ERIC B. & RAKIM - Paid in Full

, 22:44 - Lien permanent

Pour s'attaquer à un monstre de la taille de Paid in Full, il faut de la modestie, de l'humilité. Tout a déjà été dit sur un tel classique, et une majorité de choses justes. Alors, pour éviter les redites, ou, au contraire, pour répéter les choses, mais sous un autre angle, le mieux est encore de parler de sa relation personnelle à l'album, de raconter son histoire, de rendre plus visible encore la subjectivité inhérente à toute critique de disque. Bref, de s'exprimer à la première personne.

ERIC B. & RAKIM - Paid in Full

4th & Broadway / Island Records :: 1987 :: acheter ce disque

A une époque où j'étais loin d'être converti au rap, Eric B. & Rakim ont été, avec les Beastie Boys et Run DMC, l'un de mes premiers contacts avec le genre. La séduction, cependant, a loin d'avoir été immédiate. Avec leur humour et leur allure cartoonesque, les deux groupes cités plus haut avaient de quoi m'interpeler. Mais avec Rakim et son DJ, c'était différent, ça semblait du sérieux. "I Ain't no joke", disait le MC. Et il était clair, en effet, qu'on n'avait pas affaire à des banquignols. Le duo était évident de technique, de classe, de pose, de style et, oui, de professionnalisme, malgré leur côté cheap et do-it-yourself, en dépit de ce son qui vieillira très vite. Toutefois, il ne provoquait aucun sentiment de ravissement, de catharsis, d'immersion. En somme, j'étais impressionné, mais pas subjugué.

Et quoi de plus normal ? Le ravissement, la catharsis, l'immersion, même si le rap en est parfois capable, ce sont des mots qui appartiennent à d'autres genres, c'est une vision romantique de la musique, et qui survit d'abord dans le rock. Le rap, c'est autre chose. Cette différence n'était pas encore apparente avec les Beasties et Run DMC. Avec leurs emprunts rock, ils sonnaient familier, ils apportaient quelques points de repère, auxquels s'ajoutait tout juste le charme de la nouveauté. La transition était douce. Mais avec Eric B. & Rakim, non, plus du tout.

Avec eux, nous étions au coeur du sujet. Ils proposaient un rap à l'état pur, réduit à sa plus simple expression, dans ce qu'il a de plus original, sans emprunt à d'autres genres, sinon aux rythmes endiablés de James Brown. Pour qui n'avait suivi que de loin l'émergence du hip-hop, ils étaient tout à fait singuliers, inédits.

Cette singularité, ils l'ont d'ailleurs conservée. Le rap d'après leur devra beaucoup, il samplera à l'envie les mots les plus percutants de Rakim, mais il ne leur ressemblera pas. Au contraire, il se métissera, il intégrera des éléments plus pop, plus communs, il donnera dans le crossover. Même au plus fort des années 90 et du boom bap new-yorkais, il ne sera plus lui-même à ce point. Alors que sur Paid in Full, le souvenir des origines de cet art étrenné dans la rue est encore intact.

Pas de couplets ni de refrains, le texte est récité tout de go. Pas de chichi, mais des sommets d'austérité, comme avec ce "As the Rhyme Goes On" tout en basse et en voix. Pas de message, mais du style et de la forme. Chaque titre se résume d'ailleurs à un long ego-trip, et quand Rakim cesse de dire à quel point il déchire au micro, c'est pour vanter les prouesses de son DJ ("Eric B. Is President"). Un MC, un DJ, et presque aucune intervention extérieure, excepté les deux remixes de Marley Marl ("My Melody", "Eric B. Is President") - et si on ne tient pas compte des polémiques sur des contributeurs que le duo n'aurait parait-il pas crédité.

Et tous deux étaient au sommet de leur art, d'une maîtrise totale. Aux rythmes complexes et aux rimes imagées de Rakim, à ce phrasé si caractéristique, souple, félin, et d'où émane une saisissante impression de facilité, répondait les beats et les scratches éloquents d'Eric B, aussi à l'aise pour accompagner son MC que pour se livrer à des démonstrations solo : "Eric B. Is on the Cut", la fin de "Paid in Full" et ce charmant "Chinese Arithmetic" qui, avec sa petite mélodie chinoise stéréotypée, démontrait la capacité du hip-hop à jouer avec les clichés. C'était un manifeste du DJ, son chant du cygne déjà, avant qu'il ne s'efface derrière les figures du rappeur et du producteur, et ne se confine au ghetto du turntablism.

Paid in Full réunissait aussi les deux raps, le matérialiste et le spirituel. Le premier avec le titre et cette pochette toute en bagouzes, chaînes en or et billets verts, même si cela n'est pas sans distance ou ironie (à écouter les paroles, la rémunération attendue est davantage l'approbation des foules que des espèces sonnantes). Le second par la figure de sage musulman incarnée par Rakim.

Alors, Paid in Full, meilleur album de l'Histoire du hip-hop, comme beaucoup l'ont prétendu, malgré la concurrence très rude des classiques des 90's ? Ca dépend…

Oui, sans nul doute, dans la catégorie du hip-hop chimiquement pur, mais pas dans l'absolu. Il aurait d'ailleurs été dommage que le rap ait atteint son point d'orgue dès 1987. Comme le veut la formule désormais consacrée, Rakim n'est pas le rappeur préféré de monsieur tout le monde, il est le rappeur préféré de ton rappeur préféré, celui du puriste hip-hop. Ce disque, c'est la matrice, c'est la formule de base, c'est la quintessence. Mais ce n'est pas le produit final.

Non, vraiment, il est inutile de se demander si Paid in Full a été le meilleur album de l'histoire du rap. La question n'est pas pertinente. Elle est nulle, non avenue. La réponse va largement au-delà. La réponse est que Paid in Full, c'est le rap.

Vos 5 albums / mixtapes 1987

Désignez vos 5 albums ou mixtapes rap préférés de l'année 1987. Les résultats seront révélés plus tard, quand un quorum satisfaisant de votes sera atteint.

Album / Mixtape #01

Album / Mixtape #02

Album / Mixtape #03

Album / Mixtape #04

Album / Mixtape #05

Évaluer ce billet

0/5

  • Note : 0
  • Votes : 0
  • Plus haute : 0
  • Plus basse : 0

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet