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DAVID BOWIE - Low

, 23:03 - Lien permanent

Dans L'Ancien Régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville disait, en gros, que la Révolution Française n'avait pas existé. Ou, plus exactement, que les principes qu'elle portait avait déjà largement travaillé l'Ancien Régime, que celui-ci avait connu au XVIIIème siècle des évolutions majeures, que 1789 n'allait faire, en fait, que radicaliser et proclamer. La leçon ne vaut pas que pour la Révolution Française. Elle vaut pour toutes, mêmes pour celles qui n'ont pas grand-chose à voir avec la politique, même pour celles qui ne sont, par exemple, que musicales. C'est le cas du chambardement punk. On le présente encore trop souvent comme une rupture radicale dans l'histoire de la musique, comme un nouveau départ, comme une année 0. Alors qu'en fait, tout ou presque existait avant lui.

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RCA Records :: 1977 :: davidbowie.com :: acheter ce disque

Le punk enterrait le rêve hippy à grands coups de guitares furieuses ? Oui, certes, mais le hard rock l'avait fait avant lui. Il se moquait du rock, il le tournait en dérision avec un goût certain pour la mise en scène ? Tout cela venait du glam. Il annonçait une nouvelle pop marquée par une black music plus récente que par le sempiternel blues ? Il ingurgiterait les influences du kraut rock et ferait sienne la frénésie qu'on entendait dans le rythme motorik ? Il préparait le terrain de la synth pop ? OK, mais tout cela était déjà en place avant. Tout cela se retrouvait même, d'ailleurs, dans la carrière d'un seul homme : David Bowie.

Le punk anglais (on précise bien, anglais ; en Amérique, l'histoire serait différente) et ses suites new wave et post-punk n'étaient pas tant une rupture, que la continuation de Bowie. Les guitares bruyantes, le goût de la mise en scène, une version blanche de la Philly soul, les expériences électroniques ; il avait déjà tout fait. Le Velvet, les Stooges, le rock allemand, tous ces artistes révérés par les punks, c'est bien souvent par lui qu'ils les avaient découverts. Devenus grands, les punks ne feraient que bâtir sur la musique qui avait bercé leur jeune âge, ils marcheraient sur les pas de Ziggy, du Duke et du man who fell to Earth.

Et au cœur même de l'ère punk, Bowie serait toujours influent. Oh, sans nul doute, les Pistols ont suscité bien des vocations, ils ont décomplexé beaucoup d'artistes en herbe. Mais Never Mind the Bollocks n'annonçait pas grand chose du futur de la musique. L'album le plus marquant de l'année charnière 77 en Angleterre, celui qui allait définir la pop des années à venir, était encore signé Bowie, c'était Low.

Sur le premier disque de sa trilogie berlinoise (en fait enregistré en France au Château d'Herouville), comme sur les suivants, Bowie digérait puis régurgitait la musique du pays où il venait d'élire domicile, celle de Neu!, de Kraftwerk, de Cluster et de Tangerine Dream. Et puisqu'il jouait un rôle moteur dans l'aventure berlinoise du Thin White Duke, on y retrouvait aussi, dans les phases les plus ambient de Low, les sons qu'avait développés Brian Eno au fil de ses œuvres solo.

Fini donc le glam rock tapageur. Fini aussi la soul blanche classieuse. Ce Bowie là chantait plus bas, il était tout en retenue. On ne l'entendait même presque plus sur la seconde partie de l'album, celle des longues plages atmosphériques et synthétiques, qui venaient évoquer la froideur triste de grandes plaines d'Europe Centrale, hantées par le souvenir de la Seconde Guerre Mondiale, et dont le morceau de choix était le premier, ce somptueux et langoureux "Warszawa".

Et si la première face était faite de chansons, si elle était pop, c'était une pop tarabiscotée, bâtarde, maltraitée par les overdubs et les bruits bizarres (ces sons de flipper sur "What in the World", par exemple), où les guitares jouaient avec les synthétiseurs (ce merveilleux "Always Crashing In The Same Car"), ou l'ancien se mêlait au moderne (le piano honky-tonk de "Be My Wife", l'harmonica sur fond kraftwerkien de "A New Career in a New Town"), avec un petit reste du disque précédent, le déjà très bon Station to Station, et de cette plastic soul chère au chanteur, présente notamment via le single "Sound and Vision".

Au vu de son impact formidable, il est tentant de faire de Low le meilleur album du Duke. Mais cela n'est pas tout à fait justifié. Sur la partie instrumentale, les deux premiers titres, "Warszawa" et "Art Decade", co-signés Brian Eno, se montrent plus convaincants que les deux suivants. Comme si, trop poseur pour donner dans des choses plus ambient, David Bowie peinait parfois à marcher dans les pas de son comparse. Comme si, finalement, il fallait chercher le meilleur de cette musique sur Another Green World ou sur Before and After Science plutôt qu'ici. Et puis le plus grand chef d'œuvre de Bowie, c'est Hunky Dory, n'est-ce pas ? Low, s'il est formidable, ne vient qu'en deux ou trois. Des albums de Bowie, il n'est en fait que le plus influent. Ce qui, déjà, est absolument considérable.

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