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THOMAS BLONDEAU & FRED HANAK - Combat Rap II

, 22:34 - Lien permanent

Ah, le rap français ! Ce détail de l’histoire, ce sous-genre insignifiant, ce pet dans l’océan ! Rien de plus méprisable que cette vague yéyé d’un nouveau genre, rien de plus négligeable au regard du grand frère américain. Oui, sans nul doute. Cependant, qu'on l'aime ou pas, le rap français existe. Il est devenu en 20 ans un élément important de la musique et de la pop culture d’ici. Il est l'invité irrégulier de nos Victoires de la Musique. Il est la bande-son obligée, qu’on le regrette ou non, de tout sujet lié à l’immigration, aux banlieues, à une certaine jeunesse française. Et pour cela, quelle que soit la portée réelle de ses manifestations, de sa musique, de ses discours, il est un objet d’étude potentiellement passionnant.

THOMAS BLONDEAU & FRED HANAK - Combat Rap II

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Malheureusement, le plus souvent, l’objet en question a été mal abordé, mal analysé, comme le remarquent Fred Hanak et Thomas Blondeau. Dans ce nouveau Combat Rap, après un premier volume consacré au hip-hop américain, les deux journalistes regrettent le traitement approximatif dont a pâti la version française du rap, cette musique prise entre deux feux, méprisée par une presse généraliste hautaine ou exagérément vantée par des journaux spécialisés complaisants.

Nos amis, eux, évitent ces écueils. Ils ne donnent ni dans le mépris, ni dans la flatterie. Chroniqueurs de longue date du rap français, de ses succès comme de ses errements, ils ont le recul suffisant pour en parler avec pertinence et esprit critique. Ils le traitent avec respect, comme le montre ce vouvoiement qu’ils pratiquent dans leurs interviews, à l’opposé du "tu" paternaliste et néocolonial que d'autres réservent aux rappeurs. Ils sont sérieux, malgré ce goût journalistique pour la formule qui, quand il n’égale pas en force les meilleures punchlines (à propos de Joey Starr, "ce félin des Antilles est souvent parti en couilles mais ne les a jamais paumées en route… ", p. 172), alourdit sensiblement le propos. Ils cherchent aussi à montrer que les rappeurs français, quelles que soient leurs postures, sont rarement ces débiles mentaux que l’on est tenté de dépeindre.

In fine, Blondeau et Hanak se montrent suffisamment armés pour faire les bons constats, dans ce livre où se mêlent une histoire du hip-hop en France, une analyse de ce mouvement et les interviews fouillées et éclairantes de certains acteurs clés, représentatifs d'une grande diversité en termes de positionnement et de musique, que le grand public ne soupçonne généralement pas, des pionniers Dee Nasty et Joey Starr au plus récent Sefyu, de la populaire Diam’s aux intellos sentencieux de La Rumeur, de l’introspectif Kery James au tape-à-l’œil Booba.

L’un de ces constats est que, pas plus que son père américain, le rap français n’est un matériau pur. Il résiste à une lecture purement sociale. Il n’est pas une simple manifestation des problèmes des banlieues, ni un outil subversif destiné à saper les bases de notre pays (lecture paniquée de droite), ni au contraire un instrument d’éducation des masses (lecture angélique de gauche) à remettre entre les mains de "grands frères" chargés de résoudre les échecs des familles et de l’école.

Cependant, malgré d’indéniables trouvailles stylistiques dans le phrasé comme dans les textes, le rap français n’est pas non plus un matériau exclusivement esthétique. Il n’est certainement pas cette poésie des banlieues célébrée par d’autres, façon Jack Lang ("Le ghetto a inventé autre chose que le "bien-écrit" exigé au bac. Heureusement que Joey Starr n’écrit pas comme Ronsard !" p. 66). Contrairement au jazz et au rock avant lui, voire à certaines portions du rap américain, il a été relativement peu contaminé par le culte de l"art et de l’œuvre.

Un autre rappel, à tous ceux qui n’ont suivi que de loin l’histoire de ce mouvement : l’image "racailleuse" du rap français est récente. Les gentils zoulous du début n’ont laissé place à des gens hostiles, virulents et revendicatifs qu’avec l’exemple du gangsta californien, décliné en France avec beaucoup de retard. Les rappeurs auront fini par croire au portrait que les autres, médias, politiques idiots ou manipulateurs, classes moyennes gauloises, faisaient du rap. Au lieu de rejeter l’image détestable qu’on se faisait d'eux, ils l'ont au bout du compte revendiquée.

Révélatrice est la démarche du rappeur Medine, et sa réponse façon boomerang à la stigmatisation de l’Islam. Avec lui, avec d’autres, la religion devient ce qu’elle n’était pas : un marqueur identitaire, largement réinventé (dans l’interview le rappeur confesse qu’il n’est pas armé pour une discussion théologique) et qu'on brandit avec ambigüité, tantôt sur le mode de la provocation, tantôt profil bas, comme un moyen de trouver une place bien à soi au sein de la société française.

Pour extrapoler, pour en tirer des conclusions qu’Hanak et Blondeau n’exposent pas telles quelles, ce dialogue exclusif entre le rap français et une France qui ne l’aime pas a été son drame. A force, le hip-hop a évolué en vase clos, avec pour seuls interlocuteurs ses détracteurs français. Devenu symbole identitaire, desservi par une presse qui, soit ne l’aimait pas, soit le châtiait mal, il s’est refermé sur lui-même, il s’est placé dans une posture obsidionale. Le rap français n’a pas compté de vrais amis à l’extérieur, capable de le coacher, de le challenger, de lui apporter des critiques amicales. Il n’en a pas cherché non plus, comme le suggère l’interview amère de Dee Nasty, qui regrette le rendez-vous manqué entre les raps américain et français. Tout cela, sans doute, explique sa relative pauvreté comparé au modèle américain, voire au hip-hop protéiforme d’Outre-manche.

Voici donc deux constats, deux amorces pour sortir des clichés les éternels débats sur le rap français. Mais Fred Hanak et Thomas Blondeau nous en proposent d’autres. Combat Rap II a beau être court et se lire rapidement, les deux journalistes font presque le tour du sujet, un sujet plus affriolant et plus captivant qu’on pourrait le penser. Mais il est vrai, et c’est là un énorme atout, que personne n’est obligé d’écouter et de subir du rap français pendant qu'il parcourt leur livre...

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Commentaires

1. Le lundi 9 mars 2009, 15:37 par Toma/

Putain !

Ca fait plaisir !

To/

2. Le mercredi 18 mars 2009, 11:58 par Yazid Manou

Ca c'est c'qu'on appelle de la chronique ! Excellent boulot. Purée la vache ! Bah mon gars...

3. Le vendredi 1 mai 2009, 18:26 par Boebis

Chronique très intéressante. Mais je te trouve bien dur avec le rap français. Certes il n'a jamais égalé son modèle américain, mais et alors? Le hip-hop est un genre américain, comme le rock, et on n'a pas à attendre qu'un genre importé soit révolutionné... par contre on attend qu'il soit transposé à la culture locale et pas bêtement calqué, ce qu'a fait brillamment le rap français, sans avoir à rougir par exemple de ce qui a pu être fait en France avec les versions locales du rock, ou de la pop...Il existe une vraie identité du rap français, au niveau social c'est évident, mais surtout au niveau esthétique ce qui n'allait pas de soi.Et ce qui n'est pas le cas de tous les déclinaisons du rap américain, loin de là!
Même un beat d'un producteur de rap français est identifiable par rapport à un son américain!

Bien sûr, on peut critiquer les rappeurs qui se complaisent dans les clichés, la caricature, la facilité, la variet, la posture de donneur de leçon... malgré ça, le constat est pour moi nettement positif. Quand on voit le temps que le rock français a mis pour sortir du plagiat ridicule et insipide et donner des choses intéressantes, le rap n'a pas à rougir.

Mais bon, il est bon ton de snober la musique française, et de complexer par rapport aux américains et aux anglais. C'est dommage.

Quand au rendez vous manqué entre le rap français et le rap américain, il ne faut pas exagérer. Déjà le rap français n'a fait que se nourrir du rap américain, repompant toutes les modes, des meilleurs comme des pires, et il y a eu d'assez nombreuses collaborations, sans parler des featuring, des producteurs français sont partis aux US, des albums de rap français ont été produits aux Etats Unis (je pense à Afrojazz).

4. Le dimanche 23 août 2009, 15:19 par namor

merde!!!! "obsidionale"...balèze mec! :)
très bonne chronique et en plus je ne suis pas loin de partager ton avis sur le rap hexagonal malgré quand même quelques exceptions et titres/albums qui égalent sans problèmes les classiques ricains.

5. Le vendredi 8 avril 2011, 09:37 par komanchero

Ne parle pas D AFROJAZZ @Namor c un des pires groupes de rap de france. Autrement, le papier est superbien, j ai acheté le livre et pourtant je n aime que peu de rap francais (ill, ali, sages po.) . Merci, je ne connaissais pas du tout Blondeau et Hanak, ca fait plaisir de voir que des francais bossent à fond sur ce sujet qu est le rap, je vais aller acheter le premier sur le rap ricain. MErci a fakeforreal...

Ko

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