Downlow / Arcade :: 1996 :: acheter ce disque

Sur la date, il n’y a pas d’erreur : nous sommes bien en 1996, à cette période charnière entre le rap hardcore East Coast et les ambiances apocalyptiques du premier hip-hop indé. Sur l'endroit, en revanche, il y a de quoi se méprendre : car si l’album est arrangé par Skeff Anselm, producteur de Brooklyn, un proche de Q-Tip et un collaborateur, entre autres des Brand Nubian, de Diamond D, de Lord Finesse et de Mobb Deep, ses principaux protagonistes, à la fois rappeurs et beatmakers, ne viennent pas d’Outre-Atlantique. Non, Bob Eskimo, J-Blast, Aybee et Cherok étaient londoniens.

Passons vite fait sur l’histoire que nous raconte ce concept album divisé en quatre parties, une pour chaque face sur la version double-vinyle du disque : il y a 7 777 ans, sur la planète Regus 10, les Scientists of Sound passent sur les ondes radio des musiques illicites. Condamnés pour cela, on les exile sur l’astéroïde Rula Pent-A. Ils arrivent toutefois à s’en évader, puis débarquent sur Terre, où, tout d’abord dispersés, ils prendront le rôle de sages et de prêcheurs, avant de se retrouver tous à Londres. Tout ça est intéressant, ludique, et apporte une dimension comics bienvenue à 1.4.4 or Bust. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est dans la musique qu’on le trouve.

Pour être honnête, cet album n’est pas le chef d’œuvre qu’on aimerait tant qu’il soit. Deux maladies bien connues le rongent : comme la plupart des albums des années 90, contraint par la longueur du format CD, il n’échappe pas au syndrome du remplissage ; comme beaucoup de disques hip-hop, il souffre aussi d’une abondance déraisonnable d’interludes. Toutefois, à de multiples reprises, son rap hardcore et brinquebalant impressionne.

Quelques titres, comme "19th Degree ", prennent l’allure d’un boom bap de bon aloi. D’autres sont de convaincantes décharges d’agressivité. Ainsi de la rythmique énorme et des flows postillonnant de "What’s the Reh Reh ?", du beat minimal et martial de "Stormtroopers", d'un "Battle Style Galactics" tout en cuivres carillonnant et du refrain implacable d’un "Landmine Situation" pourtant plus apaisé que les autres morceaux.

Mais c’est dans ses passages les plus bancals, anarchiques et approximatifs que l’album impressionne le plus, quand les Scientists of Sound saupoudrent les mêmes "ooh" ou "eeh" féminins sur plusieurs titres, de façon inattendue, mais toujours à propos ; quand ils nous surprennent avec les changements de direction de "P.O Tally Ho!" ; quand, sur le beat d’une lenteur et d’une pesanteur extrêmes de "Bournville Peacocks", ils font intervenir un orgue mortuaire et le chant féminin halluciné de Stacey Phillips. Ce sont ces assemblages improbables, ces constructions instables, c’est ce rap sale, ténébreux et instinctif qui fait effet ici, c’est cela qui est bon.

Malheureusement, le groupe se séparera et leur album n’aura pas de postérité visible. Si l’on exclut un remix du maxi culte "Tried by 12" de l’East Flatbush Project, et si quelques uns, Cherok notamment, semblent toujours en activité, les Scientists of Sound ne marqueront pas les mémoires. Un coup d’œil au All Music Guide, par exemple, et on les voit tout juste listés, sans détail, dans la rubrique ambient techno… Dommage pour ce disque plus qu’estimable, sorte de chainon manquant entre le Wu et Co-Flow, mystérieusement atterri d’outre-espace jusqu’à Londres.

PS : cette chronique doit beaucoup à celle écrite en 2000 par DJ dEtEcT, à cet endroit, laquelle s’inspirait d’une autre parue plus tôt dans le fanzine The Truth. Désormais, c’est à vous de prendre le relai, et de maintenir en vie le souvenir de cette petite perle anglaise mal taillée, mais précieuse.