Payday :: 1994 :: acheter ce disque

Here’s the remedy for all your cornball raps
Brooklyn’s back on the map I’m not bragging
Defeating all foes, bring your styles
I stomp out the last dragon
Grand groove Grandmaster like back in the days
Holding my own on the street and the microphone
You can’t rip it, I grip it and flip it

La Côte Ouest des Etats-Unis n’était jamais nommée sur The Sun Rises in the East, mais il était évident que le rappeur de Brooklyn, avec son ton moralisateur, sa rhétorique paternaliste, ses prêches de five-percenter et son message de black prophet en croisade contre l’Ignorance, l’Envie ou la Jalousie s’adressait principalement aux compères californiens.

A leur matérialisme éhonté, Jeru opposait un appel à la responsabilité, à la discipline et à la spiritualité ; aux bitches, l’idéal de la femme désintéressée ; aux beats funky de mise à l'autre bout du pays, une sobriété affirmée. Il donnait aussi dans l’afro-centrisme ("Jungle Music"), il appelait les Noirs à la solidarité, leur signalant que la courte vue, l'individualisme et les luttes intestines desservaient leur émancipation :

Written on these pages is the ageless
Wisdom of the sages, ignorance is contagious
So I hope you keep your focus
There’s no hocu-pocus, in the end, it’s just us
Devil got brother killing brother, it’s insane
Going out like Abdel and Cain
Wisen up and use your brain
There’ll be no limit; to the things that you can gain
In positivity, balance it with negativity
Until then, ain’t the Devil happy

Tout cela aurait pu n’être qu’une suite irritante de prédications lourdingues. Les donneurs de leçon ont toujours un côté réactionnaire, et Jeru n'évitait pas les maladresses, en premier lieu sur son fameux "Da Bitches". Quand une polémique sur ce titre était apparue, le rappeur s’était vaillamment défendu d’être misogyne, rappelant qu’il refusait de généraliser, mais ne comprenant pas combien il était sexiste de renvoyer les femmes aux deux seuls modèles (ou contre-modèles) de la sainte et de la putain. L’on peut également déceler un soupçon de racisme sur The Sun Rises in the East, ou tout du moins une forte défiance (non sans fondement, il est vrai) contre les Blancs, tant il est clair que ces derniers sont le "devil" de l’excellent "Ain’t the Devil Happy".

Mais Jeru avait bien d’autres arguments que ces prêchiprêchas. La meilleure de ses leçons, c’était ses prouesses et son aisance verbales. Précision des mots, puissance des images, audaces stylistiques comme ces vers tronqués, capacité à mêler le "je" au "vous" par son ego-trip à tiroirs et à messages, richesse du vocabulaire, contrôle parfait du souffle : il démontrait que l’impact d’un rappeur tenait davantage à ses talents de virtuose qu'à l’outrance de ses paroles.

I don’t gang bang, or shout out bang bang
The relentless lyrics the only dope I slang

Et puis, à la perfection du emceing de Jeru, s’ajoutait celle de la production. Quelques années plus tard, panthéonisé, divinisé alors que son talent avait faibli, DJ Premier deviendrait une fausse valeur sûre, le génie du rap attitré pour tous ceux qui n’auraient qu’une connaissance superficielle du genre. Mais ici, Primo était pour de bon au sommet de son art, ses beats étaient supérieurs même à ceux qu’il avait offerts à Guru sur Daily Operation et Step in the Arena, les deux meilleurs Gangstarr.

Ils avaient évolué, aussi. C’était toujours des boucles minimalistes et d’une grande austérité, mais ce n’était plus la musique jazzy d’autrefois. Primo renouvelait significativement sa panoplie avec des sons plus abrupts et dépouillés que jamais, limite dissonants comme avec le piano désaccordé de "D. Original", parfois presque des bruits.

C’était aussi l’une des rares fois où des rappeurs sortaient un véritable album, un disque qui soit davantage qu’une compilation de titres. Même si trois de ses morceaux sont sortis en single, à commencer par "Come Clean", le maxi de la révélation, intarissable source de citations, il ne contient aucune réelle accroche, aucun hit (cela viendra plus tard sur le second album, avec cette suite à "Da Bitches" que sera "Me or the Papes"). C’est dans son ensemble, de façon continue, sur ces quarante minutes idéalement courtes, qu’il faut appréhender et écouter ce disque.

D’autres concept albums East Coast du même tonneau suivraient celui-ci, ou l’auraient même précédé. Illmatic bien sûr, plus tôt le premier Gravediggaz, plus tard le Liquid Swords de GZA. Mais bien plus que les deux derniers cités, parce qu’il s’ancrait dans la tradition tout en l’actualisant, parce qu’il samplait et invoquait abondamment d’autres rappeurs (de Grandmaster Flash à Onyx, en passant évidemment par KRS One), comme pour marquer un continuum, The Sun Rises in the East définissait le clacissisme rap, il le cristallisait et il en fixait les canons avec ce boom bap new-yorkais ascétique et "conscient" qui deviendrait pour quelques années le cœur, le modèle, l’idéaltype du hip-hop.