International Deejay Gigolos :: 1999 :: acheter ce disque

Bien sûr, une telle démarche ne pouvait venir que des grands géniteurs, que des gardiens du temple, que de Detroit. Malgré une culture de l’anonymat savamment entretenue, il n’était pas bien difficile de découvrir la filiation de Dopplereffekt avec Drexciya, et la présence d’un certain Gerald Donald, Américain de son état, derrière le pseudo de Rudolf Klorzeiger. Après avoir sorti une série d’EP ou de minis LP dès 1995, dont le très prisé "Sterilization", le duo formé par Donald/Klorzeiger et To Nhan Le Thi avaient été invité par DJ Hell à sortir une compilation de leurs titres sur son propre label, laquelle, disponible en 1999 (et rééditée depuis en 2007) avait pris le nom de Gesamtkunstwerk, référence délicieuse au concept wagnérien "d’œuvre d’art totale".

A travers ce titre, comme avec l'alias mentionné plus haut, se manifestait un tropisme nettement germanique. Mais l’imagerie puisait aussi plus loin vers l’Est, avec la faucille, le marteau et l’étoile qui ornaient sobrement la pochette, avec la grande photo du duo posant avec gravité devant d’immenses drapeaux soviétique et chinois qu’on découvrait à l’intérieur, avec le nom et le faciès asiatiques de la comparse de Donald, avec cette face assez retouchée pour paraître blanche qu’on avait dessinée à l’Américain, parfaite réplique de ces visages inexpressifs exhibés par Kraftwerk à l’époque de Trans-Europe Express et de The Man Machine.

Car Dopplereffekt reprenait les choses précisément là où ces albums les avaient laissées, au thème de l’homme-machine, avec sa musique extraordinairement minimale, épurée, répétitive et bien sûr absolument synthétique, avec ses rythmiques robotiques, son austérité totalitaire, son ambiance de dystopie, avec ces voix froides et mécaniques, quand elles n'étaient pas trafiquées au vocoder, répétant à l’envie et à l’unisson des machines des slogans creux, avec ces allusions à la technologie ("Cellular Phone", "Satellites", etc.), à une science déshumanisante ("Sterilization", "Master Organism", "Scientist") ou à une sexualité hygiénique et distante ("Pornoviewer", "Plastiphilia").

Dans le dernier cas, la pornographie de masse étant passée par là, les rares paroles sont sans doute plus crues et explicites qu’à l’époque des quatre de Düsseldorf ("I want to make love to a mannequin, I want to fuck it, I want to suck it"). Mais pour le reste, même si, avec ses rythmes souvent trépidants, ses effets et certains sons, l’on ressent instinctivement que 15 ou 20 années de musique électronique séparent Gesamtkunstwerk de Kraftwerk et de l’electro, c’est tout de même très proche, jusque dans le côté jubilatoire de la formule, jusque dans son aisance à produire des hits ("Sterilization", "Denki No Zuno", "Infophysix", "Pornoactress", les trop courts "Platiphilia", etc.). Et si l’on se remémore que "rétro-futurisme" était un mot à la mode à la fin des années 90, à l’aube d’une décennie qui s’amuserait à réinvestir massivement la musique du début des 80’s, celle du temps où l’on croyait encore au futur et à l’avant-garde, on se rappelle ou on comprend sans mal que Dopplereffekt n’était pas pour rien dans l’émergence et la popularité du concept.