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BECK - One Foot in the Grave

, 22:59 - Lien permanent

Dix ou douze ans, c’est un peu un âge difficile et fatidique en matière de musique. Les genres, les artistes et les albums qu’on trouve soudainement détestables, c’est toujours ceux de la décennie d’avant. Avant dix ans, c’est encore frais. Après quinze ans, c’est culte, c’est vintage. Mais entre deux, ça devient presque inécoutable. Regardez ce qu’il s’est passé avec la synth pop des années 80, rejetées comme le mal absolu à l'ère du grunge, puis redécouverte et réinventée à l’orée de la décennie 2000. Et ça n’est qu’un exemple parmi des dizaines. Dix ans après le succès, c’est toujours le mauvais âge pour ceux que l’on a adorés.

BECK - One Foot in the Grave

K Records :: 1994 :: acheter ce disque

Regardez donc Beck Hansen. Bien sûr, quand on a eu son aura, quand on a personnifié à ce point les années 90, avec ce rock mutant où se croisaient l’indé post-grunge, le rap, le folk, la country, plus tard le funk, et bien d’autres genres encore, on peut vivre longtemps sur ses acquis, on a une place garantie dans le grand panthéon de la pop music. Mais ces dernières années, il n’y avait tout de même plus grand’ monde pour s’extasier sur ses albums. Ajoutés à cela, son crédo scientologue qui en a laissé plus d’un dubitatifs, et puis le tribunal du temps, terrible comme toujours, qui nous invitait à revoir à la baisse la cote d’un Mellow Gold ou d’un Odelay, et on allait finir par oublier notre ami, si ce n'était déjà fait...

Mais voilà, ça y est, aujourd’hui le cap est passé. Et 15 ans plus tard, après que la version originale ait été épuisée, on a jugé bon de ressortir en version "deluxe" l’un des trois albums sortis en 1994 par l’Américain, le plus prisé de ces puristes et de ces snobs qui, comme il se doit, ont presque toujours entièrement raison.

One Foot in the Grave ? Deluxe ? Voici des mots qui, mis bout à bout, ont a un air prononcé d’oxymore, tant cet album de folk brinquebalant produit par Calvin Johnson dans son Dub Narcotic Studio et sorti sur son label K Records, avec le renfort de musiciens proches de la maison (notamment Chris Ballew, des futurs Presidents of the United States of America, et Scott Plouf du meilleur groupe de rock du monde, Built to Spill), a fait figure de manifeste de grand n’importe quoi slacker et lo-fi, quelque part entre les Sebadoh et les Pavement sortis dans les mêmes eaux, mais avec en sus l’incomparable aura médiatique du Loser en chef.

One Foot in the Grave était un side-project, enregistré avec les moyens du bord dans la plus belle tradition Do-It-Yourself, quelques mois avant Mellow Gold et la célébrité, et il n’a été vendu qu’à 168 000 exemplaires dans son pays d’origine (source : Billboard, via Wikipedia) ; un chiffre prodigieux dans l’absolu, mais une paille quand on pense à la notoriété de Beck en cette année 1994 où MTV ne se lassait pas de diffuser "Loser". Toutefois, avec Stereopathetic Soulmanure, son versant noise et expérimental, ce disque avait étoffé la crédibilité du jeune homme et pavé le chemin qui, avec Odelay, le mènerait à la consécration critique.

Surtout, One Foot in the Grave était un album remarquablement solide. Et aujourd’hui, alors que Mellow Gold sonne "sooooooo nineties" et Odelay un peu trop propre et calculé, celui-ci, au contraire, n’a pas pris la moindre ride. Logique, d’ailleurs, puisque cet album faisait déjà vieux à l’époque de sa sortie, la faute à ces guitares mal accordées, à cette grosse caisse lymphatique, à cette voix de vieillard revenu de tout que Beck, alors âgé de même pas 24 ans (22 même, certains titres remontant à 1992), affectait sur chacune de ses compositions.

Si vous voulez sortir une œuvre intemporelle, reprenez d’entrée un vieux standard popularisé par Skip James ("He’s a Mighty Good Leader"), braillez comme un bluesman coincé au fond du trou ("Ziplock Bag"), battez la mesure du pied ("Fourteen Rivers Fourteen Floods"), faites-vous seconder par la voix caverneuse de Calvin Johnson ("I Get Lonesome", "Atmospheric Conditions"), peignez le monde dans les vapeurs de l’alcool, avec l’œil et le bras d'un clochard. Adonnez-vous comme Beck à ce folk et à ce blues que nous jouerons encore quand un cataclysme écologique ou nucléaire aura annihilé toute technologie sur Terre.

Le cataclysme, l’apocalypse, le monde en décomposition, parlons-en. Dans la tradition de cette musique roots américaine portée sur les jérémiades, c’est l’un des sujets principaux de ce disque, l’un de ceux qu’on arrive à entrevoir au milieu de ces paroles souvent cryptiques. L’autre thème, aussi classique que l’autre, ce sont les femmes, ces êtres vils qui savent si bien nous faire souffrir, ou nous rabaisser au rang de ratés, de pauvres cons, de trous-du-cul, mais qui inspirent à Beck l’une des meilleures chansons de sa carrière, baptisée sobrement "Asshole".

Paroles géniales, chanteur portant toute la misère du monde sur ses épaules, mélodie simple et mémorable, "Asshole", c’est le sommet indéniable de One Foot in the Grave, on n’y trouve rien au-dessus. Mais ce n’est pas son seul temps fort.

"Sleeping Bag", sa slide guitar, son petit quelque chose du troisième album faussement apaisé du Velvet ; le sépulcral "I Get Lonesome" ; le magnifique et dépouillé "Cyanide Breath Mint" ; ce "I Have Seen the Land Beyond" tout en contraste entre un air enjoué et des paroles mortuaires ; le cri d'amour impossible de "Girl Dreams" ; et même la décharge punk rock un peu hors-sujet (quoique...) de "Burnt Orange Peel". Chacun de ces titres, contrairement à bien d’autres du même auteur, a traversé ces quinze années sans rien perdre de son impact.

Alors, de là à faire de One Foot in the Grave le meilleur album de Beck, il n’y a qu’un pas, une petite distance que d’autres que les snobs seront invités à franchir.

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Commentaires

1. Le dimanche 5 juillet 2009, 22:10 par jlb42

heureux possesseur des deux versions...

2. Le mercredi 8 juillet 2009, 14:58 par BABAR

A CE DISQUE UN PIED DANS LA TOMBE POUR TOUS LES RAPPEURS

3. Le vendredi 10 juillet 2009, 15:47 par Ju

Bien d'accord !
C'était mon disque de chevet il y a 15 ans. Mais ça faisait au moins 10 ans que je ne l'avais pas écouté. C'était l'occasion, et contre toute attente j'accroche encore à fond. Et ça a toujours été mon Beck préféré, pourtant je suis snob :)

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