Denoël :: 1974 / 1996 :: acheter ce livre
Traduit du Finnois par Antoine Chalvin

Prisonniers du Paradis, c'est l’essence même de l'intrigue paasilinnienne, une histoire d’individus ternes et pas très heureux découvrant, à l’occasion d’événements singuliers, les délices d’une vie en marge de nos tristes sociétés occidentales. On pourrait donc s'attendre à ce que l'auteur y soit au sommet de son art, qu'il y exploite au mieux son grand sens comique et son goût pour les situations cocasses.

Et de fait, comme toujours avec le Finlandais, les situations cocasses se multiplient au cours de l’année d’isolement que connaissent sur une île du Pacifique la cinquantaine de rescapés d’un crash aérien. Dans la jungle, les sages-femmes suédoises trouvent le moyen de monter un centre de planning familial, les bûcherons finlandais et l’équipage anglais une distillerie, et l’alcool et la solitude aidant, tous ces gens perdent bientôt toute inhibition en matière de sexe et de fête.

Les traits d’humour de Paasilinna font d’autant plus mouche qu’ils ne sont pas forcés, qu’ils apparaissent toujours l’air de rien, sans chichi, avec fluidité et sur un ton badin, naïf, comme un élément normal du récit, comme si tout coulait de source :

Un jour, autant par plaisir que par intérêt, j’allai me promener sur la plage avec Ingrid, la cuisinière en chef, une jeune Suédoise sympathique aux cheveux bruns. Nous discutâmes de tout et de rien. Elle me parla de sa famille, en Suède, et moi de la mienne, en Finlande. Nous nous embrassâmes, et, comme elle avait un stérilet, nous poussâmes les choses un peu plus loin. Que pouvions-nous faire de plus agréable ? (pp. 71-72).

On le devine, comme avec Le Lièvre de Vatanen ou d’autres de ses romans, Paasilinna nous propose une morale vaguement écolo, une critique un peu neuneu de la société de consommation, un point de vue mollement hippy. Mais il ne faut pas lire l'auteur comme le promoteur d’un modèle de société. Ses leçons, il les adressent à l’individu plutôt qu’à la collectivité, célébrant les vertus de l’amitié, les relations simples, et un détachement sain des envahissantes vicissitudes quotidiennes. D'ailleurs, même si certains refuseront de partir, l’île perdue n’est pas salvatrice en elle-même. C'est l'expérience qu'elle leur apporte qui permettra à certains, comme la très rigide Mme Sigurd, de ne plus vivre tout à fait la même vie qu'autrefois, une fois de retour dans leur triste et froide Europe.

Prisonniers du Paradis est donc un Paasilinna comme les autres, un roman représentatif de sa réjouissante bibliographie. Mais il laisse tout de même un léger sentiment de déception. L’écrivain finlandais, habituellement hilarant, ne donne pas ici la pleine mesure de son talent, il n’exploite qu’en partie l’immense potentiel comique de la situation. Comme dans d’autres de ses livres, pas forcément ses meilleurs, une bonne partie du récit est dédiée aux aspects les plus pratiques de la survie dans la jungle. Trop souvent, trop longtemps, l’auteur nous abreuve de détails pratiques et logistiques sur la vie des naufragés, racontant avec moult explications comment le héros s’y prend pour se construire une cabane sur pilotis, ou comment il capture un petit animal familier.

Du coup, plutôt que de partir dans l’un de ces délires dont il est capable, Paasilinna se rapproche parfois trop du roman de naufragé traditionnel, de Robinson Crusoé, il ne le renouvelle pas assez, il ne s'en affranchit pas, laissant au lecteur l'impression regrettable d'avoir gâché l'occasion d'écrire l'un de ses meilleurs romans.