Def Jam :: 1986 :: acheter ce disque

I further confess: I'd swap the admirable entirety of the Beasties' post '87 discography, even Paul's Boutique, just for Licensed to Ill. In a heartbeat. (p. 185)

Ainsi s’exprimait récemment Simon Reynolds dans l’un de ses livres, Bring the Noise, à propos des Beastie Boys. Et l’idée, comme toutes celles du fameux critique anglais, mérite d’être considérée de près.

C’est en effet grâce à l’ambitieux et sophistiqué Paul’s Boutique produit par les Dust Brothers, puis à la fusion chiadée de rap, de rock alternatif et de funk rétro proposée sur Check Your Head, que les Beasties sont revenus au goût du jour dans les années 90. Grâce à ces disques, le trio s’émancipait de l’image de sales morveux qui lui avait permis ses débuts fracassants dans le hip-hop et de sortir le premier vrai carton de l’histoire du rap (première place des ventes US, meilleur lancement d’album pour le label Columbia, 750 000 exemplaires écoulés dès les premières semaines). Après une parenthèse de quelques années, ils devenaient de véritables musiciens, des artistes top credibility et des parrains pour la grande fusion rock, funk et rap de mise en ces années-là.

Mais si, comme Reynolds le suggère, les Beastie Boys d’avant étaient finalement plus marquants que ceux plus adultes et matures des 20 dernières années ? Et si Licensed to Ill était leur véritable chef d’œuvre ? Certes, à l’aune de leur retour en grâce, beaucoup s’étaient souvenus avoir frémi à l’écoute de ce premier disque, au temps de leur adolescence. Et les rappeurs eux-mêmes, fussent-ils Noirs, n’ont pas tous oublié l’importance du premier album de platine de l’histoire du hip-hop. Cependant, dès que quiconque proclame son amour pour Licensed to Ill, on sent un vieux fond de honte et de plaisir coupable. Et fort souvent, aussitôt, le même s’empresse d’ajouter que, tout de même, tout cela ne vaut ni Paul’s Boutique, ni Check Your Head.

Pourtant, dans la voie qu’il s’est choisie, celui de l’éruption d’acné, celui d’une insolence et d’un hédonisme tout adolescents, le premier album des Beastie Boys est proche de la perfection. Il mélange avec réussite les trois genres idéaux pour faire monter le taux de testostérone : le canevas principal était hip-hop, avec son lot de beats et de scratches percutants, de rodomontades et de lyrics "straight to your face" ; les Beastie Boys importaient de leur passé hardcore l’irrévérence et l’énergie du punk ; et Rick Rubin à la production, faisant parler comme avec Run DMC sa vieille passion pour le hard rock, ajoutait aux nécessaires imports soul et funk (War, Stevie Wonder, Kool & the Gang…) de bons vieux riffs signés Black Sabbath et Led Zep, quand ce n’était pas carrément Kerry King de Slayer qui venait jouer de la guitare sur "No Sleep ‘till Brooklyn".


Tout cela, certes, était une gigantesque farce, et voir le plus gros succès du rap venir de trois rejetons de la bourgeoisie blanche n’allait pas sans grincement de dents. Ca recommençait comme avec Elvis, pouvait-on craindre : des sales gosses blancs allaient se faire un maximum de blé en pillant la musique des Noirs. La nouvelle voix du ghetto était couverte par celle de trois ados criards et attardés qui ne pensaient qu’à faire les cons.

Ceci dit, la dénaturait-il vraiment cette musique ? Ne faisait-il pas que tourner à leur sauce les fondements même du rap : l’ego-trip, l’exaltation de soi, l’affirmation du droit inaliénable à faire la bringue. Concernant ce vieux dilemme qui, de tout temps, travaille ce genre schizophrénique qu’est le hip-hop (doit-il être un genre revendicatif ou une simple musique de fête ?), Public Enemy optera certes pour le contraire des Beastie Boys, renversant sur It Takes a Nation… les termes du titre le plus dévastateur de l’album, le hit interplanétaire "Fight for Your Right (To Party)". Mais on ne peut imaginer les futures œuvres de Chuck D, des siens, du Bomb Squad et de beaucoup d’autres sans se souvenir qu’avant, il y eut le premier album de Mike D, MCA et Ad-Rock.

Bien sûr qu’avec cette cacophonie, évidemment qu’avec ces paroles dédiées aux filles, avec la nécessaire touche de misogynie (passionnant d’apprendre à quoi peut servir le beau sexe sur l’hilarant "Girls"), et au plaisir de faire les cons, c’était idiot et régressif. Mais jouissif, également, éminemment, et plus rock’n’roll que n’importe quoi sorti dans les vingt années précédentes, Ramones et quelques autres exceptés.


Les beats étaient diablement efficaces, les hits pleuvaient ("Rhymin' and Stealin'", "No Sleep ‘till Brooklyn", "Hold It Now, Hit It", "She's Crafty", ce "Slow and Low" piqué à Run DMC, et bien sûr "Fight for Your Right"), servis par une artillerie lourde, mais mâtinés de titres plus légers et sautillants ("Girls", "Slow Ride"). Et ces trois voix distinctes qui jouaient avec les mots, qui terminaient les phrases les unes des autres, bon sang, elles avaient beau brailler des âneries et des fanfaronnades, elles rappaient redoutablement bien, elles rockaient, elles faisaient tout ce qu’il fallait pour enrichir au mieux ces beats minimaux ou bourrins.

Et aujourd’hui encore, alors que plusieurs vagues de fusion rap rock désastreuses se sont succédé, Licensed to Ill reste l’exemple le plus convaincant de ce genre de mélange, il a bien mieux vieilli que des RATM de mes deux. Ce disque a même mieux passé l’épreuve du temps que nombre de ses contemporains de la période old school.

De là à dire que Licensed to Ill est meilleur que Paul’s Boutique et Check Your Head… Mmmhhh, peut-être pas... Ce premier album n’en a pas la luxuriance, ni même la, osons ce mot horrible, musicalité. Sans doute est-ce le bon vieux logiciel punk qui fait parler Reynolds, et qu’il lui revient à l’esprit qu’une musique brute, instinctive, simple, directe et populiste se révèle souvent bien meilleure qu’une autre marquée par la prétention, la complaisance et cette envie, à la fois très adulte et très enfantine, de vouloir faire de l’aaaaaaaart. Mais que l’Anglais ait eu raison, tort, ou qu’il se soit livré à une provocation gratuite, qu’importe. Dans tous les cas de figure, et plusieurs décennies après le choc de sa sortie, Licensed to Ill reste un album plein de ressources et d’un impact rare.