BECK - One Foot in the Grave
Par codotusylv le mercredi 10 juin 2009, 22:59 - Pop / Rock / Folk - Lien permanent
Parce qu’il semblait déjà vieux à l’époque de sa sortie, le manifeste folk, blues et lo-fi de Beck sonnerait presque aujourd’hui comme son album le plus atemporel. Redécouvrons donc One Foot in the Grave à l’occasion de sa réédition "deluxe", sans parler des titres bonus, en redécouvrant simplement et tel quel ce disque mémorable d’il y a tout juste 15 ans.

K Records :: 1994 :: acheter ce disque
Dix ou douze ans, c’est un peu un âge difficile et fatidique en matière de musique. Les genres, les artistes et les albums qu’on trouve soudainement détestables, c’est toujours ceux de la décennie d’avant. Avant dix ans, c’est encore frais. Après quinze ans, c’est culte et c’est vintage. Mais entre deux, ça devient presque inécoutable. Confer ce qu’il s’est passé avec la synth pop des années 80, rejetées comme le mal absolu au début des 90’s, puis redécouverte et réinventée par de nouvelles pousses à l’orée de la décennie 2000. Et ça n’est qu’un exemple parmi des milliers. Dix ans après le succès, c’est toujours le mauvais âge pour ceux qu’on a adorés.
Regardez Beck Hansen. Bien sûr, quand on a eu son aura, quand on a personnifié à ce point les années 90 avec ce rock mutant où se croisaient autant l’indé post-grunge, le rap, le folk, la country, plus tard le funk, et bien d’autres genres encore, on peut vivre longtemps sur ses acquis, on a une place garantie dans le grand panthéon de la pop music. Mais depuis quelques années déjà, il n’y avait tout de même plus grand’ monde pour s’extasier sur ses derniers albums. Ajoutés à cela, ce crédo scientologue qui en laissait plus d’un dubitatifs, et puis le tribunal du temps, terrible comme toujours, qui nous invitait à revoir à la baisse la cote d’un Mellow Gold ou d’un Odelay, et on allait finir par oublier notre ami, si ce n'était déjà fait...
Mais voilà, ça y est, aujourd’hui le cap est passé. Et 15 ans plus tard, après que la version originale ait été épuisée, on a jugé bon de ressortir en version "deluxe" l’un des trois albums sortis en 1994 par l’Américain, le plus prisé de ces puristes et de ces snobs qui, comme il se doit, ont presque toujours entièrement raison.
One Foot in the Grave ? Deluxe ? Voici des mots qui ne vont pas bien ensemble… Tout cela mis bout à bout a un air prononcé d’oxymore tant cet album de folk brinquebalant produit par Calvin Johnson dans son Dub Narcotic Studio et sorti sur son label K Records, avec le renfort de quelques musiciens proche de la maison (notamment Chris Ballew des futurs Presidents of the United States of America et Scott Plouf du meilleur groupe de rock du monde, Built to Spill), a fait figure de manifeste de grand n’importe quoi slacker et lo-fi, quelque part entre les Sebadoh et les Pavement sortis dans les mêmes eaux, avec en sus l’incomparable aura médiatique du Loser en chef.
One Foot in the Grave était un side-project, enregistré avec les moyens du bord dans la plus belle tradition DIY, quelques mois avant Mellow Gold et la célébrité, et il n’a été vendu qu’à 168 000 exemplaires dans son pays d’origine (source : Billboard, via Wikipedia) ; un très beau chiffre dans l’absolu, mais une paille comparé à ses albums les plus en vue, ou quand on pense à la notoriété de Beck en cette année 1994 où MTV ne se lassait pas de "Loser". Toutefois, avec Stereopathetic Soulmanure, son versant noise et expérimental, ce disque avait étoffé la crédibilité du jeune homme et pavé le chemin qui, avec Odelay, le mènerait à la consécration critique.
Surtout, One Foot in the Grave était un album plutôt solide. Et aujourd’hui, alors que Mellow Gold sonne "sooooooo nineties" et Odelay un peu trop propre et pensé, celui-ci, au contraire, n’a pas pris la moindre ride. Normal, d’ailleurs, pour un album qui faisait déjà vieux à l’époque de sa sortie, la faute à ces guitares mal accordées, à cette grosse caisse lymphatique, à cette voix de vieillard revenu de tout que Beck, alors âgé de même pas 24 ans (22 même, certains titres remontant à 1992), affectait sur chacune de ses compositions.
Si vous souhaitez sortir une œuvre qui ne sera jamais datée, si vous visez l’intemporel, reprenez d’entrée un standard popularisé par Skip James ("He’s a Mighty Good Leader"), braillez comme un bluesman coincé au fond du trou ("Ziplock Bag"), battez la mesure du pied ("Fourteen Rivers Fourteen Floods"), faites-vous accompagner par la voix caverneuse de Calvin Johnson ("I Get Lonesome", "Atmospheric Conditions"), peignez le monde dans les vapeurs de l’alcool, avec l’œil et le bras d'un clochard. Adonnez-vous comme Beck à ce folk et à ce blues que nous jouerons encore quand un cataclysme écologique ou nucléaire aura annihilé toute technologie sur Terre.
Le cataclysme, l’apocalypse, le monde en décomposition, parlons-en. Dans la tradition de cette musique roots américaine portée sur les jérémiades, c’est l’un des sujets principaux de ce disque, l’un de ceux qu’on arrive à entrevoir au milieu de ces paroles souvent cryptiques. L’autre thème, aussi classique que l’autre, ce sont les femmes, ces êtres vils qui savent si bien nous faire souffrir, et nous rabaisser au rang de ratés, de pauvres cons, de trous-du-cul, mais qui inspirent à Beck l’une des meilleures chansons de sa carrière, baptisée sobrement "Asshole".
Paroles géniales, chanteur triste portant toute la misère du monde sur ses épaules, mélodie simple et mémorable, "Asshole", c’est le sommet incontestable de One Foot in the Grave, on n’y trouve pas au-dessus. Mais ce n’est pas son seul temps fort.
"Sleeping Bag", sa slide guitar, son petit quelque chose du troisième album faussement apaisé du Velvet ; le sépulcral "I Get Lonesome" ; le magnifique et dépouillé "Cyanide Breath Mint" ; ce "I Have Seen the Land Beyond" tout en contraste entre un air enjoué et des paroles mortuaires ; le cri d'amour impossible de "Girl Dreams" ; et même la décharge punk rock un peu hors-sujet (quoique...) de "Burnt Orange Peel". Chacun de ces titres, contrairement à bien d’autres du même auteur, a traversé ces quinze années sans rien perdre de son impact.
Alors, de là à faire de One Foot in the Grave le meilleur album de Beck, il n’y a qu’un pas, il n’y a qu’une petite distance que d’autres que les snobs seront invités à franchir.
Commentaires
heureux possesseur des deux versions...
A CE DISQUE UN PIED DANS LA TOMBE POUR TOUS LES RAPPEURS
Bien d'accord !
C'était mon disque de chevet il y a 15 ans. Mais ça faisait au moins 10 ans que je ne l'avais pas écouté. C'était l'occasion, et contre toute attente j'accroche encore à fond. Et ça a toujours été mon Beck préféré, pourtant je suis snob :)