THOMAS BLONDEAU & FRED HANAK - Combat Rap II
Par codotusylv le mardi 3 mars 2009, 22:34 - Musique - Lien permanent
J'exècre le rap français, ce détail de l'histoire du hip hop, ce sous-genre insignifiant, ce pet dans l'océan. Je n'ai pas lu le premier volume de Combat Rap pourtant consacré à un sujet infiniment plus captivant, le rap américain. Cependant, relevons le défi. Commentons cet ouvrage où les journalistes et critiques Thomas Blondeau et Fred Hanak ont compilé leurs interviews de nos rappeurs nationaux les plus significatifs.

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Ah, le rap français ! Ce détail de l’histoire du hip hop, ce sous-genre insignifiant, ce pet dans l’océan ! Rien de plus méprisable que cette vague yéyé d’un nouveau genre, rien de plus négligeable au regard du grand frère américain. Oui, sans doute.
Toutefois, quoi qu’il en soit, le rap français est devenu en 20 ans un élément important de la musique et de la pop culture d’ici, invité irrégulier de nos Victoires de la Musique, bande-son obligé, qu’on le regrette ou non, de tout sujet lié à l’immigration, aux banlieues, à une certaine jeunesse française. Et pour cela, quelle que soit la portée réelle de ses manifestations, de sa musique, de ses discours, il est un objet d’étude potentiellement passionnant.
Malheureusement, l’objet en question a été bien souvent mal abordé, comme le remarquent Fred Hanak et Thomas Blondeau. Dans ce second Combat Rap, après un volume consacré au hip hop américain, les deux journalistes regrettent le traitement approximatif dont a pâti la version française du rap, prise entre deux feux, méprisée par une presse généraliste hautaine ou exagérément vanté par des journaux spécialisés complaisants.
Mais nos deux amis, eux, évitent ces écueils. Ils ne donnent ni dans le mépris, ni dans la flatterie. Chroniqueurs de longue date du rap français, de ses succès comme de ses errements, ils ont la maturité suffisante pour en parler avec pertinence et esprit critique. Ils le traitent avec respect, comme le montre ce vouvoiement qu’ils pratiquent dans leurs interviews, à l’opposé du "tu" paternaliste et néocolonial qu’on serait tenté de réserver aux rappeurs. Ils sont sérieux, malgré ce sens de la formule systématique qui, quand il n’égale pas en force les meilleures punchlines (à propos de Joey Starr, "ce félin des Antilles est souvent parti en couilles mais ne les a jamais paumées en route… ", p. 172), alourdit sensiblement le propos. Ils cherchent aussi à montrer que les rappeurs français, quel que soit leur positionnement, ne sont généralement pas ces débiles mentaux que l’on est tenté de dépeindre.
Et in fine, Blondeau et Hanak se montrent suffisamment armés pour faire les bons constats, dans ce livre où se mêlent une histoire du hip hop en France, une analyse de ce mouvement et les interviews fouillés et éclairants de certains de ses acteurs clés, représentatifs d'une diversité en terme de positionnement et de musique que le grand public ne soupçonne généralement pas, des pionniers Dee Nasty et Joey Starr au plus récent Sefyu, de la populaire Diam’s aux intellos sentencieux de La Rumeur, de l’introspectif Kery James au tape-à-l’œil Booba.
L’un des constats en question, c’est que, pas plus que son père américain, le rap français n’est un matériau pur. Il résiste à une lecture purement sociale, il n’est pas une simple manifestation des problèmes des banlieues, voire pire, un outil subversif destiné à saper les fondements de notre pays (version paniquée de droite), ou au contraire un instrument potentiel d’éducation des masses (version angélique de gauche) une fois remis entre les mains de "grands frères" chargés de résoudre les déficiences des familles et de l’école.
Mais malgré d’indéniables trouvailles stylistiques dans le phrasé comme dans les textes (images, punchlines, etc…), le rap français n’est pas non plus un objet purement esthétique. Il n’est pas cette poésie des banlieues célébrée par d’autres, façon Jack Lang ("Le ghetto a inventé autre chose que le "bien-écrit" exigé au bac. Heureusement que Joey Starr n’écrit pas comme Ronsard !" p. 66). Contrairement au jazz et au rock avant lui, ou même à certaines portions du rap américain, il n’a que peu été contaminé par les velléités artistiques et par le culte de l’œuvre.
Une autre leçon, un autre rappel pour tous ceux qui n’ont suivi que de loin l’histoire de ce mouvement : l’image racailleuse du rap français est récente. Les gentils zoulous du début n’ont laissé place à des gens hostiles, virulents et revendicatifs qu’avec l’exemple du gangsta californien, décliné en France avec quelques années de retard, et parce qu’ils ont fini par croire au portrait que les autres, médias, politiques idiots ou manipulateurs, classes moyennes gauloises, faisaient du rap. Au lieu de nier l’image détestable qu’on leur renvoyait, ils l’ont valorisée.
Révélatrice par exemple est la démarche du rappeur Medine, et sa réponse façon boomerang à la stigmatisation de l’Islam. Avec lui, avec d’autres, la religion devient ce qu’elle n’était pas, un marqueur identitaire, largement réinventé (dans l’interview le rappeur confesse qu’il n’est pas armé pour une discussion théologique) et qu'on brandit avec ambigüité, tantôt sur le mode de la provocation, tantôt profil bas, comme un moyen de trouver une place bien à soi au sein de la société française.
Pour extrapoler, pour en tirer des conclusions qu’Hanak et Blondeau n’exposent pas complètement, ce dialogue exclusif entre le rap français et cette France qui ne l’aime pas a aussi été son drame. A force, le hip hop d’ici a fini par évoluer en vase clos, avec pour seuls interlocuteurs ses détracteurs français. Devenu symbole identitaire, desservi par une presse qui, soit ne l’aimait pas, soit le châtiait mal, il s’est refermé sur lui-même, il s’est placé dans une posture obsidionale. Car le rap français n’a pas compté de vrais amis à l’extérieur, capable de le coacher, de le challenger, de lui apporter des critiques amicales. Il n’en a pas cherché non plus, comme le suggère l’interview amère de Dee Nasty, qui regrette le rendez-vous manqué entre les raps américain et français. Tout cela, sans doute, explique sa relative pauvreté comparé au modèle américain, voire au hip hop mutant et protéiforme d’Outre-manche.
Voici donc deux constats, deux amorces pour sortir des clichés les discussions sur le rap français. Mais Hanak et Blondeau nous en proposent d’autres. Combat Rap II a beau être court, se lire très rapidement, les deux journalistes font presque le tour du sujet, un sujet plus affriolant et plus captivant qu’on pourrait le penser. Mais il est vrai, et c’est là un énorme atout, que personne n’est obligé d’écouter et de subir du rap français pendant qu'il parcourt leur livre...
Commentaires
Putain !
Ca fait plaisir !
To/
Ca c'est c'qu'on appelle de la chronique ! Excellent boulot. Purée la vache ! Bah mon gars...
Chronique très intéressante. Mais je te trouve bien dur avec le rap français. Certes il n'a jamais égalé son modèle américain, mais et alors? Le hip-hop est un genre américain, comme le rock, et on n'a pas à attendre qu'un genre importé soit révolutionné... par contre on attend qu'il soit transposé à la culture locale et pas bêtement calqué, ce qu'a fait brillamment le rap français, sans avoir à rougir par exemple de ce qui a pu être fait en France avec les versions locales du rock, ou de la pop...Il existe une vraie identité du rap français, au niveau social c'est évident, mais surtout au niveau esthétique ce qui n'allait pas de soi.Et ce qui n'est pas le cas de tous les déclinaisons du rap américain, loin de là!
Même un beat d'un producteur de rap français est identifiable par rapport à un son américain!
Bien sûr, on peut critiquer les rappeurs qui se complaisent dans les clichés, la caricature, la facilité, la variet, la posture de donneur de leçon... malgré ça, le constat est pour moi nettement positif. Quand on voit le temps que le rock français a mis pour sortir du plagiat ridicule et insipide et donner des choses intéressantes, le rap n'a pas à rougir.
Mais bon, il est bon ton de snober la musique française, et de complexer par rapport aux américains et aux anglais. C'est dommage.
Quand au rendez vous manqué entre le rap français et le rap américain, il ne faut pas exagérer. Déjà le rap français n'a fait que se nourrir du rap américain, repompant toutes les modes, des meilleurs comme des pires, et il y a eu d'assez nombreuses collaborations, sans parler des featuring, des producteurs français sont partis aux US, des albums de rap français ont été produits aux Etats Unis (je pense à Afrojazz).
merde!!!! "obsidionale"...balèze mec! :)
très bonne chronique et en plus je ne suis pas loin de partager ton avis sur le rap hexagonal malgré quand même quelques exceptions et titres/albums qui égalent sans problèmes les classiques ricains.