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DAVID TOOP - Ocean of Sound

, 22:15 - Lien permanent

Difficile de résumer en un mot un ouvrage aussi riche que Ocean of Sound. Cependant, s'il fallait tirer une idée générale de la multitude d'observations et de pensées compilées par le critique et musicien David Toop dans cet excellent livre, ce serait celle-ci : en Occident, s'est imposé un temps une vision restrictive de la musique. En la sacralisant, en lui niant toute utilité fonctionnelle, en se cramponnant à la notion d'oeuvre, notre culture en a fait une chose en soi, elle l'a objectivée, réifiée, elle l'a arrachée artificiellement à son environnement. Depuis un peu plus d'un siècle, toutefois, cette conception est sérieusement mise à mal.

DAVID TOOP - Ocean of Sound

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Pendant longtemps, le musicien, véritable génie créateur, se devait par un effort prométhéen de concevoir un objet, une chose digne d'attention, nécessitant une considération profonde de la part de l'auditeur. Cette vision a longtemps prévalu dans la musique classique, mais elle a également essaimé dans les musiques populaires, qui ont repris à leur compte les notions d'oeuvre et d'auteur. Après tout, se demande David Toop, qu'étaient les tubes de trois minutes produits dans les années 60 par Phil Spector, sinon de "little symphonies for the kids" ?

Mais aujourd'hui, estime-t-il, cette conception de la musique s'est fissurée, grâce aux possibilités d'enregistrement et de manipulation des sons permises par les nouvelles technologies, grâce aussi à la découverte d'expériences musicales venues de continents étrangers, dont l'un des moments décisifs, mentionné à plusieurs reprises dans le livre, fut la révélation à Debussy des gamelans javanais.

En dépit de son sous-titre trompeur (Aether Talk, Ambient Sound and Imaginary Worlds), Ocean of Sound n'est donc pas un livre sur l'ambient en tant que genre musical défini. Le thème, beaucoup plus vaste, porte sur les retrouvailles entre musique et environnement. Le panel est très large, il comprend de nombreux genres, des formes si diverses qu'elles peuvent être contradictoires (pp. 197-198).

Parfois, Toop parle de musiciens qui extraient des sons de leur milieu pour en faire une oeuvre en soi, de gens qui diversifient les matériaux sonores en les puisant dans leur environnement, que celui-ci soit naturel ou artificiel. Ainsi en est-il de la musique concrète, de la musique industrielle, des échantillons de discussion volés par Scanner ou des chants de baleine qui émaillent les enregistrements New Age.

D'autre fois, au contraire, Toop parle d'artistes qui, avec des sons traditionnels ou synthétiques, cherchent à produire une musique qui se fond dans le décor. Dans ce cas, il sera question de Satie, d'Eno et de l'ambient au sens strict, ou de l'easy-listening ; mais aussi de toutes les musiques, metal, techno ou autres qui, par leurs vertus immersives, satisfont un besoin de confort et de régression foetale.

Abondant, varié, subtil, Ocean of Sound est souvent éclairant. Il démontre qu'il est illusoire de vouloir séparer la musique de son environnement. Il ouvre les esprits, il permet d'entrevoir une infinité de modes d'écoute, d'appréciation ou de consommation de la musique. L'auteur estime aussi que l'irruption dans nos vies de cet océan de sons, d'une musique plus volatile, fluide et immersive, a anticipé un changement de civilisation, qu'elle a annoncé la manière décentralisée et complexe avec laquelle l'information circule aujourd'hui, notamment via Internet.

Les propos du livre sont riches, mais ils ne sont pas son seul intérêt. Son autre atout, c'est sa forme même, c'est la façon avec laquelle David Toop a agencé son texte. Joignant le geste à la parole, il a donné à son ouvrage la même trame fluide et aléatoire que celle des musiques dont il traite. Ocean of Sound, l'écrit, cherche lui-même à dépasser les formats littéraires auxquels l'Occident est coutumier.

Pas de thèse, d'antithèse ou de synthèse dans ce livre. Pas d'ordre chronologique. Pas de sujet délimité non plus, la musique étant loin d'être le seul thème traité par David Toop. Celui-ci, en effet, multiplie les escapades dans la littérature, les arts et l'ethnologie. Il collectionne les références et les citations, jonglant entre la première et la troisième personne, compilant faits, pensées, remarques, citations, saynettes et souvenirs personnels sur un mode décousu et conversationnel qui se rapproche davantage d'une rêverie, d'une discussion à bâtons rompus ou d'une navigation sur Internet que du caractère démonstratif d'un essai traditionnel.

Par le fond, par la forme, David Toop nous invite à apprécier la musique de multiples manières. Son propos n'est jamais catégorique, il n'impose aucun point de vue. Chacun est libre de puiser dans Ocean of Sound les idées qui font écho à ses propres préoccupations, à ses propres expériences, à son propre vécu musical. L'auteur n'exhorte personne à oeuvrer pour les retrouvailles entre musique et environnement. Son invitation à prendre de la hauteur ne trahit pas une haine de l'Occident. Ses passages sur les peuples primitifs ne versent jamais dans le mythe du bon sauvage (le récit de son périple dans la jungle amazonienne, par exemple, ne donne pas franchement envie de vivre à la manière des indiens Yanomami).

Prendre ce livre doux et tolérant pour une entreprise de dénigrement des standards musicaux de l'Occident serait une erreur. Ce serait aussi, précisément, une attitude occidentale, celle de l'homme blanc qui, déçu de se savoir prisonnier de ses croyances et de ses normes, vexé de découvrir que sa culture n'est pas supérieure aux autres, n'aurait pas renoncé à ses idéaux d'absolu et d'universalité.

Toop évoque d'ailleurs à quel point nous restons prisonniers de nos préceptes quand il observe des différences entre jazzmen noirs et blancs (pp. 191-192). Chez les seconds, en effet, la conscience et la volonté de faire évoluer les formes sont premières, alors que chez les Afro-américains, la musique est généralement vécue de façon plus intuitive. Chez les uns, elle est la finalité ultime, l'utilitarisme et le fonctionnalisme sont sales. Chez les autres, malgré des audaces stylistiques similaires, voire supérieures, la musique n'est toujours qu'un moyen. Et cela reste vrai chez les jazzmen noirs qui se sentent investis d'une mission spirituelle. Chez Sun Ra, par exemple, auquel Toop consacre un chapitre, la musique n'est pas le sacré, elle n'est pas l'idole, la religion de substitution d'une civilisation devenue athée. Mais elle est le vecteur, l'accessoire, l'outil qui permet d'atteindre le sacré.

Finalement, dans ce livre où rien n'est à jeter, où tout est digne d'intérêt, et que l'on pourra relire dans dix ans pour y piocher de nouvelles idées, un seul paragraphe cloche : le dernier. Celui où David Toop, victime du travers habituel des hommes lucides, cherche à se faire prophète et proclame que l'irruption de cet océan de sons dans notre univers annonce les grands changements à venir.

Mais cette musique perméable, qui est le sujet central de son ouvrage, n'est pas un nouveauté. Elle a toujours et partout été la règle plutôt que l'exception. Pour la majorité des gens, en Occident même, les chants n'ont été que la bande-son de leurs travaux, qu'ils ne perfectionnaient que par accident, de manière incrémentale et presque accidentelle. Les grandes symphonies du XIXème siècle, ces oeuvres sacralisées, ont longtemps été jouée devant des publics bruyants et bavards. Et dans les musiques populaires, rock, rap ou variété, hier comme aujourd'hui, cohabitent les deux approches. Des gens vont utiliser leur iPod pour accompagner leurs activités quotidiennes, en y mettant des albums qui n'avaient pas été conçus pour ce rôle d'accessoire. Tandis que d'autres, à l'opposé, vont sacraliser les albums ambient de Brian Eno ou The Orb en leur conférant un statut de classique.

La musique d'ambiance n'est sans doute qu'une redécouverte. Vouloir faire de la musique une oeuvre, chercher à l'extirper de son contexte, n'a jamais été le fait que d'une élite, dont l'activité a été limitée dans l'espace et dans le temps. C'est sa conception, romantique, dix-neuvièmiste, le vrai monstre. C'est elle, la véritable innovation, la vraie révolution. Et elle mérite d'être poursuivie, creusée, approfondie. Après la lecture éclairante de ce livre de David Toop, nous autres Occidentaux passionnés de musique, plutôt que de renoncer à une voie que nous avons ouverte, devons peut-être persévérer. Nous devrions suivre l'exemple de Candide qui, après avoir pris connaissance de l'étendue du monde et de la diversité des hommes, est revenu chez lui pour se contenter de cultiver son jardin.

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Commentaires

1. Le vendredi 9 janvier 2009, 15:21 par Newton

J'ai vu une trad. en français du bouquin sur Amazon. Je l'ai choppé mais pas encore commencé. On verra ce que ça donne.

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