JUGGAKNOTS - Re:Release (Clear Blue Skies)
Par codotusylv le jeudi 12 juin 2008, 22:06 - Hip-Hop - Lien permanent
Un disque fondateur. Le pendant de Funcrusher Plus, le chef d'oeuvre du groupe frère. En moins iconoclaste et en moins visionnaire, certes. Mais son égal en matière d'excellence et de sobriété éloquente.

Fondle'em / Third Earth :: 1996 / 2003 :: acheter ce disque
Pour la majorité des amateurs de hip hop, les Juggaknots sont longtemps restés des inconnus. Certains les avaient découverts grâce au rôle tenu par Breezly Bruin sur l'album concept A Prince Amongst Thieves, sorti en 1999 par Prince Paul, ou par sa présence auprès des Weathermen. D'autres encore avaient noté, via le maxi incandescent "The Fire in Which you Burn", qu'ils formaient avec Company Flow et J-Treds le collectif Indelible Emcees. Et les plus avertis savaient que le producteur Buddy Slim (alias Fever the Kid ou BMS), le MC Breezly Bruin (alias The Brewin) et, membre intermittente, la rappeuse Heroine (ou Queen Herawin), avaient sorti un excellent disque sur Fondle'Em en 1996, seconde référence du mythique label de Bobbito Garcia après l'album des Cenobites, un vinyl si couru qu'il s'arracha quelques temps à prix d'or.
Mais pour l'essentiel des gens, c'est par l'impeccable réédition menée en 2003 par le label des Masterminds, Third Earth Music, que le talent des Juggaknots a éclaté au grand jour. Car Clear Blue Skies, agrémenté de 11 autres titres et réintitulé Re:Release, mérite amplement d'être placé à la droite de Funcrusher Plus. Moins iconoclaste, moins visionnaire que le chef d'oeuvre du groupe frère, il en partage toutefois l'excellence et l'éloquence sobre. Les beats de Buddy Slim restaient ancrés dans le son de l'époque, dans ce boom bap et ce rap jazzy à leur sommet en ce milieu des 90's. Mais ils savaient aussi éviter les artifices d'une boucle trop facile. La preuve en était faite dès l'ouverture, par ce modèle d'épure et d'efficacité qu'était "Trouble Man", très percutant avec son sample des premières notes du "My Favorite Things" de Coltrane, puis par d'autres passage comme les envolées et ses changements de rythme de "Romper Room" ou le piano langoureux de "Loosifa".
Pendant ce temps, le phrasé et les paroles de Breezly Bruin étaient au diapason : abrupts, mais subtils et nuancés. L'album est riche en démonstrations ("Up At The Stretch Armstrong WKCR Radio Show") et autres diss tracks où le rappeur démontre sans mal qu'il vaut bien la concurrence (le "Trouble Man" déjà cité, "Epiphany"). Mais c'est naturellement sur le morceau phare "Clear Blue Skies", présent ici en deux versions, que le talent d'écriture du MC s'affiche de la meilleure manière. En simulant avec Buddy Slim le dialogue difficile entre un homme blanc et son fils épris d'une Noire, il analyse les ressorts du racisme ordinaire. Mais plutôt que de le dénoncer brutalement, il dévoile la hantise du déclassement qui en est le fondement.
Car jamais le rappeur n'aborde les grands thèmes sabre au clair, sur le ton du prêcheur. Il préfère les traiter avec nuance, par l'intermédiaire d'histoires, comme ce "Loosifa" qui se déroule dans une maternité et qui lui permet de parler finement de violence d'avortement et de fuite dans les narcotiques. Par ce supplément d'intelligence, Breezly Bruin apporte la dernière touche à ce bijou de rap sombre, à cet indispensable, l'un des chaînons manquants entre le rap new-yorkais du milieu des 90's et le hip hop indé tel qu'il s'imposera à la fin de cette même décennie.