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ANTON CORBIJN - Control

, 22:10 - Lien permanent

Ca y est, j’ai vu Control. Et c’est très exactement comme l’on décrit les critiques, dans l’ensemble favorables, lues ici et là : Corbijn désacralise le mythe du rock'n'roll, il en humanise les acteurs. Mais il ne donne pas pour autant toutes les clés d'explication du talent, du comportement et du destin tragique de Curtis.

Ca y est, j’ai vu Control. Et c’est très exactement comme l’on décrit les critiques, dans l’ensemble favorables, lues ici et là :

  • Anton Corbijn se tient à l’écart de la mythologie rock’n’roll. Fi du surhomme mis en scène dans d’autres biopics rock, pas de figure sacrificielle, pas d’artiste christique venu expier théâtralement les fautes de son public. Ian Curtis n’est qu’un jeune homme introverti, banal et un peu lâche, qu’un certain nombre de mauvais choix ont précipité dans une impasse affective.
  • Issu lui-même du milieu de la musique, le réalisateur ne le fantasme pas. Il le décrit tel quel, avec ses petitesses et ses banalités, et sans frasques excessives. Ainsi de ces virées dans une voiture dont le chauffage tombe en panne ou de ces pets auxquels s’adonnent les musiciens stressés dans l’attente d’une audition. Backstage, de l’autre côté du miroir, le monde est le même que le nôtre, l’amateurisme y domine. Il préside au choix du nom du groupe, à l’organisation d’un concert raté et à tout autre détail de la carrière du groupe amené à forger sa légende.
  • Le rock n’est pas un ogre qui mange ses enfants. Il est même plutôt sympathique. Les autres membres de Joy Division y entrent avec envie et appétit, dans un état d’esprit jovial que traduit mal la noirceur de leur musique. Ian Curtis lui-même ne maudit pas cette nouvelle existence. Tout allait bien du temps d’Unknown Pleasure, précise-t-il, quand sa vie d’artiste commençait à lui apporter satisfaction, sans menacer pour autant ce qu’il avait commencé à bâtir avec sa femme Debbie. Ce qui le tue, ce n’est pas le rock, mais au contraire cette autre vie banale qu’il renonce à quitter.
  • Corbijn ne présente pas Curtis comme un surhomme. Mais il ne déboulonne pas la statue non plus, il ne démolit pas l’idole. Le chanteur qu’il met en scène est réellement génial et possédé. Quand certains s’ingénient à prouver que les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel, le cinéaste montre à l’inverse que les gens exceptionnels sont finalement assez normaux. Le moteur du talent de Curtis, outre une prédisposition à la mélancolie, l’angoisse causée par son épilepsie et une incapacité à extérioriser autrement que par la catharsis du chant, c’est un bête triangle amoureux, c’est cette impasse où l’a conduit l’amour simultané de deux femmes différentes.
  • Il n’y a dans ce film ni morale ni manichéisme. Les membres du groupe, leur manager, Tony Wilson et la maîtresse belge de Curtis sont montrés tels quels, tour à tour sympathiques et minables, égoïstes et compatissants. Désespérément normaux, quoi. Seule la femme du chanteur fait exception. Elle apparaît presque sans tache avec son dévouement d’épouse trompée toujours éprise de son mari. Mais il est vrai que Deborah Curtis a écrit le livre d’origine et coproduit le film, qu’elle est à l’origine de la thèse défendue ici, et qu’il aurait été étrange de la voir occuper le mauvais rôle.
  • Enfin, techniquement parlant, et comme lu un peu partout : les images en noir et blanc ont effectivement la touche et la beauté sèche de la photographie rock ; chaque épisode de la vie de Curtis mis en scène éclaire telle ou telle de ses chansons jouée dans la foulée ; et l’interprétation par les acteurs mêmes des chansons d’origine est saisissante de mimétisme et de justesse.

En revanche, Control n’est pas le film social à la Ken Loach que certains ont bien voulu décrire. Certes, l’action prend place dans le nord industriel et prolétarien de l’Angleterre, dans des corons ou des pavillons tristes dont l’aspect déprimant est accentué par l’image en noir et blanc. Mais il n’y a pas de discours politique ou de commentaire social, hormis peut-être quand Corbijn montre Ian Curtis en train de travailler pour l’ANPE locale. Avant de véhiculer un quelconque message, le cadre sinistre du film sert à accentuer la banalité du milieu où évolue le chanteur.

Enfin, même si la thèse qui explique son suicide apparaît clairement, le personnage Ian Curtis ne révèle pas ici tous ses mystères. On explique difficilement le mélange de lâcheté et de loyauté qui le caractérise dans Control, sinon par une personnalité introvertie à l’extrême, au bord de l’autisme, incapable de communiquer autrement qu’en chantant, et en cela assez extraordinaire, finalement. Terrible est par exemple ce passage où une Debbie cocue fait à son mari la scène qui s’impose, pendant que ce dernier se retranche dans un mutisme angoissant. Car si la vie et le parcours du chanteur sont dans le film marqués par la trivialité, son attitude même reste en grande partie incompréhensible et insondable.

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Commentaires

1. Le vendredi 4 janvier 2008, 00:59 par Kith

Et "I'm not there", tenté ?
Même sans être experte en dylanologie, j'ai trouvé ça intéressant, le principe est casse-gueule mais au final c'est assez réussi (même si un peu long).

2. Le vendredi 4 janvier 2008, 13:29 par codotusylv

Tenté, oui, en principe. Mais je sais juste que ce film existe. Je n'en connais même pas le principe exact.

A propos, tu as toujours le même avis négatif sur Dylan ?

3. Le vendredi 4 janvier 2008, 16:30 par Kith

Le principe, qui fait très "film arty", c'est de faire incarner Bob Dylan par des acteurs/-trice différents qui chacun(e) personnifie une phase de sa vie et/ou de sa mythologie, telle qu'elle se construit via ses chansons ou son existence même.
Le postulat et son exécution tranchent magistralement avec la médiocrité des biopics musicaux habituels ! Dont Control (pour revenir au sujet de l'article) s'extirpait également par le haut, je partage d'ailleurs ton avis et tes analyses sur le film.

Quant à avoir un avis négatif sur Dylan, j'avoue que je ne me souviens plus de l'avoir particulièrement professé, même si j'ai toujours du mal à apprécier sa voix et ce que je perçois comme une certaine sécheresse dans sa musique. Disons que j'ai fait récemment l'effort de le ré-écouter (enfin, très partiellement à l'échelle de sa production) et que certaines chansons me sont plus agréables à l'oreille désormais !

C'est un peu long comme commentaire peut-être !
Mais le forum est en panne, non ?

4. Le vendredi 4 janvier 2008, 20:02 par codotusylv

Si si, tu avais acheté "The Times they are A-Changin" et tu n'avais pas aimé. Tiens, sinon, à propos de Dylan, de ce film (et de l'obstacle qu'est sa voix pour beaucoup de gens), il y a cet article sur POPnews : http://popnews.com/popnews/i-m-not-there

Sinon, le forum marche parfaitement bien, et il est plutôt actif en ce moment : http://forum.fakeforreal.net

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