Ca y est, j’ai vu Control. Et c’est très exactement comme l’on décrit les critiques, dans l’ensemble favorables, lues ici et là :

  • Anton Corbijn se tient à l’écart de la mythologie rock’n’roll. Fi du surhomme mis en scène dans d’autres biopics rock, pas de figure sacrificielle, pas d’artiste christique venu expier théâtralement les fautes de son public. Ian Curtis n’est qu’un jeune homme introverti, banal et un peu lâche, qu’un certain nombre de mauvais choix ont précipité dans une impasse affective.
  • Issu lui-même du milieu de la musique, le réalisateur ne le fantasme pas. Il le décrit tel quel, avec ses petitesses et ses banalités, et sans frasques excessives. Ainsi de ces virées dans une voiture dont le chauffage tombe en panne ou de ces pets auxquels s’adonnent les musiciens stressés dans l’attente d’une audition. Backstage, de l’autre côté du miroir, le monde est le même que le nôtre, l’amateurisme y domine. Il préside au choix du nom du groupe, à l’organisation d’un concert raté et à tout autre détail de la carrière du groupe amené à forger sa légende.
  • Le rock n’est pas un ogre qui mange ses enfants. Il est même plutôt sympathique. Les autres membres de Joy Division y entrent avec envie et appétit, dans un état d’esprit jovial que traduit mal la noirceur de leur musique. Ian Curtis lui-même ne maudit pas cette nouvelle existence. Tout allait bien du temps d’Unknown Pleasure, précise-t-il, quand sa vie d’artiste commençait à lui apporter satisfaction, sans menacer pour autant ce qu’il avait commencé à bâtir avec sa femme Debbie. Ce qui le tue, ce n’est pas le rock, mais au contraire cette autre vie banale qu’il renonce à quitter.
  • Corbijn ne présente pas Curtis comme un surhomme. Mais il ne déboulonne pas la statue non plus, il ne démolit pas l’idole. Le chanteur qu’il met en scène est réellement génial et possédé. Quand certains s’ingénient à prouver que les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel, le cinéaste montre à l’inverse que les gens exceptionnels sont finalement assez normaux. Le moteur du talent de Curtis, outre une prédisposition à la mélancolie, l’angoisse causée par son épilepsie et une incapacité à extérioriser autrement que par la catharsis du chant, c’est un bête triangle amoureux, c’est cette impasse où l’a conduit l’amour simultané de deux femmes différentes.
  • Il n’y a dans ce film ni morale ni manichéisme. Les membres du groupe, leur manager, Tony Wilson et la maîtresse belge de Curtis sont montrés tels quels, tour à tour sympathiques et minables, égoïstes et compatissants. Désespérément normaux, quoi. Seule la femme du chanteur fait exception. Elle apparaît presque sans tâche avec son dévouement d’épouse trompée toujours éprise de son mari. Mais il est vrai que Deborah Curtis a écrit le livre d’origine et coproduit le film, qu’elle est à l’origine de la thèse défendue ici, et qu’il aurait été étrange de la voir occuper le mauvais rôle.
  • Enfin, techniquement parlant, et comme lu un peu partout : les images en noir et blanc ont effectivement la touche et la beauté sèche de la photographie rock ; chaque épisode de la vie de Curtis mis en scène éclaire telle ou telle de ses chansons jouée dans la foulée ; et l’interprétation par les acteurs mêmes des chansons d’origine est saisissante de mimétisme et de justesse.

En revanche, Control n’est pas le film social à la Ken Loach que certains ont bien voulu décrire. Certes, l’action prend place dans le nord industriel et prolétarien de l’Angleterre, dans des corons ou des pavillons tristes dont l’aspect déprimant est accentué par l’image en noir et blanc. Mais il n’y a pas de discours politique ou de commentaire social, hormis peut-être quand Corbijn montre Ian Curtis en train de travailler pour l’ANPE locale. Avant de véhiculer un quelconque message, le cadre sinistre du film sert à accentuer la banalité du milieu où évolue le chanteur.

Enfin, même si la thèse qui explique son suicide apparaît clairement, le personnage Ian Curtis ne révèle pas ici tous ses mystères. On explique difficilement le mélange de lâcheté et de loyauté qui le caractérise dans Control, sinon par une personnalité introvertie à l’extrême, au bord de l’autisme, incapable de communiquer autrement qu’en chantant, et en cela assez extraordinaire, finalement. Terrible est par exemple ce passage où une Debbie cocue fait à son mari la scène qui s’impose, pendant que ce dernier se retranche dans un mutisme angoissant. Car si la vie et le parcours du chanteur sont dans le film marqués par la trivialité, son attitude même reste en grande partie incompréhensible et insondable.