Legendary Music :: 2002 :: acheter ce disque

Enfin, le meilleur Living Legends, c’est peut-être placer la barre un peu haut… Mais le meilleur Eligh, en tout cas. Ce qui n’est d’ailleurs pas la placer beaucoup plus bas, vu l’excellence des dernières sorties de ce dernier. Car Justify the Mean$, ce n’est pas seulement le disque de Luckiyam, c’est également celui du musicien qui se fait appeler Gandalf. En plus de rapper ponctuellement dessus, Eligh produit l’intégralité de l’album, et cette présence est décisive. Elle transfigure le rap bonhomme et classique du gros Luckyiam, elle sauve ces thèmes rabâchés, condamnés sans lui à se retrouver sur je ne sais quelle boucle basique sans prétention. Rarement ces petits beats caractéristiques qui oscillent entre un jazz cool et des sons synthétiques sautillants ont trouvé meilleure compagnie.

Que Luckyiam s’exprime sur sa vision de sa carrière de rappeur ("Highway Serenity", "Watch What We Say"), sur l’esbroufe de certains rappeurs ("Can’t Deny This", "TakingovaDis"), sur ses frustrations ("Unsatisfied"), sur ses failles ("Not Perfect", en compagnie d’une Tenashus déjà aperçue au côté de Blackalicious), sur ses relations difficiles avec des êtres chers, ou sur son statut de père ou sur les cigarette magiques ("SmokeOUT"), qu’il donne dans l’ego trip soft ("Come Along") ou énervé ("SHUT UP!"), Eligh trouve toujours le son adéquat, avec toujours un talent immense pour le petit détail qui fait la différence, par exemple le petit emballement drum’n bass au milieu des indolents "Highway Serenity" et "Play This", ou cet habile sample de voix sur "Come Along".

Avec un tel renfort, Luckyiam et son album ne sont victimes que d’un défaut, le plus habituel chez les Legends : la prodigalité. Il y a trop de choses sur ce très long album de 72 minutes. C’est d’ailleurs bien pour ça qu’identifier le chef d’œuvre des Legends est aussi difficile. Il y a beaucoup d’albums réussis, énormément même. Mais il y en a peu sans remplissage. Sinon aucun. Mais là, cette fois, sur Justify the Mean$, quand même, ça tient. C’est raisonnable. Seuls quelques titres ("If I do" par exemple) sont franchement en trop.

Et puis merde. Il y aussi ce "Fuck Heroes". Bon Dieu, ce "Fuck Heroes" !!! Un posse cut. Oui, un posse cut. Cette tradition usée, cet exercice de style hip hop souvent casse-burnes, ce prétexte à maintes et maintes litanies interminables. Eh bien ce posse cut avec Luckyiam, Eligh, Murs, Sunspot Jonz et Slug (quel MC, quand même, ce Slug), il est effectivement interminable. Pourtant, on souhaiterait qu’il se prolonge encore, qu’il devienne pérenne, qu’il soit éternel, que cette bête boucle géniale, que ces petites notes étranges et entêtantes, que ces percussions, que ces scratches et que les cinq MCs en verve qui se succèdent dessus ne s’arrêtent jamais, que le "bye bye" final de la fillette de Luckyiam soit en fait un "hey guys, let’s start again". Tiens, d’ailleurs, qui nous l’interdit, de "start again" ? Pour l’heure, chez moi, ça y est déjà. Ce disque est reparti depuis le début.