Warner :: 2005 :: acheter ce disque

Que l’on s’entende bien. Le problème avec Buck 65 n’a jamais été son virage pop / rock. De toutes façons, même du temps où l’artiste canadien revendiquait pleinement son héritage rap et nommait son label en hommage aux quatre éléments de la culture hip hop, sa musique interpellait avant tout les fans de pop et les petits blancs nord-américains nourris comme lui aux deux musiques. Les puristes hip hop ont quant à eux toujours méprisé le Canadien, quand par mégarde ils en avaient entendu parler. Non, le problème avec Buck 65, c’est que ce virage pop / rock a été mal négocié et que Talkin’ Honky Blues, le disque de la médiatisation, ressemblait davantage à une sortie du route qu’à un quelconque aboutissement. Cette impression de fin des haricots a encore été renforcée cette année avec la sortie de This Right Here Is. Une compilation après 18 mois de silence, ce n’est jamais bon signe. Alors quand en plus, les titres sélectionnés ne sont pas vraiment les plus notables de l'artiste, et que certaines paroles crues de "The Centaur" sont remplacées par d’autres plus politiquement correctes (alors que ce titre pompier vaut davantage pour son texte que pour sa musique), il y a de quoi désespérer.

Mais cet été est sorti Secret House Against The World et Secret House Against The World est magnifique. Sur ce nouvel album, Buck 65 ne renie rien de son tournant rock, bien au contraire. Mais il le complète, il perfectionne et il le parachève, nettoyant au passage toutes les mochetés du disque précédent. Il y a pléthore d’instruments sur cette nouvelle sortie. Mais les boursouflures ineptes de Talkin’ Honky Blues façon clavecin grossier ou solo de guitare ont disparu. Même chose pour le flow de Buck 65, moins lassant et monocorde que sur la sortie précédente, moins en déséquilibre par rapport à la richesse de l’instrumentation. Allant au bout de sa logique, le Canadien va même jusqu’à chanter parfois (un "Devil’s Eyes" présent en deux versions, anglaise et française), et donne à deux reprises dans un rock’n roll bien bourrin ("Kennedy Killed The Hat", "Blanc-Bec"). Quant aux textes, comme toujours, ils démontrent le talent de storyteller et de faiseur d’ambiance du Canadien. Mais il est vrai qu’il est beaucoup plus facile de rester bon parolier que de rester bon musicien.

Buck 65 est donc plus que jamais rock, mais cette fois, la transition est faite, la mue est achevée, et sa musique est plus admirable que jamais. Aidé par les bonnes personnes, à savoir par John McEntire, John Herdorn et Douglas McCombs de Tortoise ainsi que par son compatriote Gonzales, le Canadien maîtrise ce nouveau format. Il reste quelques souvenirs hip hop, les scratches sont toujours là, et ils ne sont pas signés par n’importe qui vu que c’est D-Styles qui s’y colle. Mais ils s’intègrent à merveille dans une formule plus ancienne, plus éternelle, plus immémoriale. Avec ce nouveau Buck 65, il y a de quoi alimenter cette vieille théorie sur les musiques populaires, pas si indéfendable que ça, selon laquelle le rap et d’autres styles comme le reggae n’ont été que des arts mineurs et périssables, dont la seule raison d’être a été d'apporter ponctuellement du sang neuf à ce genre majeur qu’est le rock.

Car Secret House Against The World est vraiment l’achèvement (même pas) espéré. Plus que jamais à l'aise dans son rôle de touche-à-tout génial, Buck 65 peut se lancer dans la country ("Rough House Blues") et donner dans un délire franco-anglais sur des percussions à la Captain Beefhart ("Le 65isme"), tout autant qu’il peut émouvoir avec le très beau "Devil’s Eyes", avec un "Surender To Strangeness" tout en cordes et en scratches, avec "Corrugated Tin Façade", avec "Blood of a Young Wolf" ou avec "The Suffering Machine". Sur le ton de la confession, il sait toujours sortir pour ces histoires d’homme largué et au bord du suicide les paroles et les instruments (guitare acoustique ou pedal steel, cordes parfois) adéquats. Et il ne faut pas oublier non plus "The Floor", hommage à une mère battue sur fond de piano façon Erik Satie, renforcé à la fin par l’alliance réussie entre un banjo et des cordes gainsbourgiennes. Il faut écouter tout cela et constater que, bon sang, ça y est, il a réussi. C’est presque trop beau, j’en chialerais presque : j’ai retrouvé mon Buck 65. Il est rentré à la maison (fut-elle secrète et contre le monde) dans de nouveaux habits mais son talent est identique. Son nouveau disque sera à la même place que tous les autres sortis avant Talkin’ Honky Blues : parmi les tous meilleurs de l’année.