Kerozen / Wagram :: 2005 :: acheter ce disque

La Caution, c’est du rap de rue à la française, mais avec des audaces inimaginables chez la plupart de leurs pairs. Ce jugement du temps d’Asphalte Hurlante vaut aussi pour le dernier album du duo. Côté audace, nous sommes même mieux servis que jamais, puisque les deux frères se sont lancés dans un double. Un pari osé, mais réussi : à part la tirade saoulante de Nikkfurie à la fin du premier disque, il n’y a aucun moment d’ennui le long de ces deux heures de musique. Aucune des vilaines boucles sans inspiration qui forment le lot commun du rap français ne vient gâcher l’un des 31 morceaux (excepté peut-être "Revolver" en compagnie des Cautionneurs, mais c’est le jeu du posse cut qui veut ça). Au contraire, la production de Nikkfurie, parfois renforcée par les scratches de DJ Fab, persévère dans la coloration électronique punchy qui avait fait le bonheur de l’album précédent. Les samples aussi se révèlent judicieux, comme ce petit bout de mélodie indienne qui fait tout le charme de "Pilotes Automatiques". Et si les beats peuvent paraître ici ou là forcés et excessifs, ils ne sont jamais lassants.

Pourtant, les deux CDs ne sont pas sans faille. Car il y a ces paroles ampoulées, cette volonté pas toujours aboutie de donner dans la figure de style qui débouche sur des inversions qui sonnent plus faux que poétique ("car parental est le seul amour que je n’ai jamais eu", mouais…), sur des jeux de mot malheureux ("Noisy le Sec" et "moisi au sec", quand même…), sur des associations ridicules ("flatulence manichéenne"…), sur de l’emphase, sur une façon maladroite et pédante d’étaler son vocabulaire. Tout cela peut donner aux naïfs une illusion d’éloquence, mais cache difficilement la pauvreté de certains thèmes. En restant fidèle au rap de rue, ce qui est parfaitement normal et justifié au vu de leurs origines, les deux frères reprennent parfois ses clichés et sa rhétorique victimaire. C’est parfois bien foutu, comme sur "Chômage, Voitures, Nuits Blanches". Mais d’autres fois c’est nettement plus contestable, comme sur ce "Peines de Maures" tout en nappes, un réquisitoire contre l'Occident arabophobe digne des pires moments du journal de Karl Zero. Sans parler de l’horrible prêche réactionnaire de Nikkfurie en conclusion du premier CD. En revanche, le duo est convaincant quand il raconte ses origines sur la musique traditionnelle accélérée et entraînante de "Thé à la Menthe", où il fait preuve d'une neutralité aussi expressive que l’excellente photographie choisie pour pochette, sans pleurnicherie ni esprit revanchard malgré la mention récurrente du racisme ambiant.

Fort heureusement, et contrairement à ce que le titre et la date de sortie pouvaient laisser craindre, ce registre de martyr est minoritaire sur Peine de Maures. Il n’est même quasiment plus de mise sur le plus enjoué Arc-en-Ciel pour Daltoniens, le meilleur des deux disques. La Caution rappe sur tout ne se limite pas à un son de cloche, La Caution rappe sur tout, Nikkfurie sur un ton engagé et remonté, Hi-Tekk sur un mode plus possédé. Ils rappent sur la vie, sur les filles (une bonne partie du deuxième disque), sur l’amour et la haine (un "Je te Hais" electro et assez fort), sur le club ("Boite de Macs" et ailleurs), sur les jeux vidéos ("Arcade"), sur les nerds ("Pilotes Automatiques"), avec entrain, hargne, joie, gravité, engouement, colère, humour, acrimonie ou goguenardise. Et les flows, les sons, les samples, les invités avec leurs chants, leurs raps, leurs chœurs, leurs claviers ou leurs guitares, sont tous à la hauteur de cette diversité. Prise dans son ensemble et à condition de passer outre les maladresses de style et les ambitions déçues, cette nouvelle sortie confirme que La Caution, chose rare, est un bon groupe de rap français. Et cela deux fois en une.