ROBIN HOBB - Assassin's Apprentice (L'Apprenti Assassin)
Par codotusylv le samedi 17 septembre 2005, 22:59 - Fantasy - Lien permanent
Il y a quelques temps, on m’a présenté la série des Farseer comme un exemple de bonne fantasy. Effectivement, il y a de ça. Robin Hobb s’approprie à merveille les règles du roman d’aventure et y injecte un sens de l’intrigue et de la psychologie assez prononcé pour captiver n’importe quel lecteur égaré par hasard sur ses pages. A condition qu’il ne soit pas trop réticent aux histoires de châteaux et de pouvoirs magiques, cela va sans dire.

Bantam Books :: 1995
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Il y a deux façons de traiter avec la littérature de genre. L’écrivain peut choisir de la maltraiter, de jouer avec ses codes, de les transgresser, de les pervertir, de les questionner, de les pousser dans leurs derniers retranchements, de déformer les cadres et les principes établis. Ou bien il fait fi de tout originalité et vise au contraire à écrire l’archétype parfait de cette littérature, le modèle, le référent, il travaille les clichés, les poncifs et les passages obligés jusqu’à leur substantifique moelle. Sans conteste, Robin Hobb entre dans la deuxième catégorie. Depuis ce présent livre, Assassin’s Apprentice, et au rythme d’une sortie par an, elle est devenue la grande figure de la fantasy contemporaine, l’un de ceux qui a fait sortir le genre du ghetto et qui lui a acquis de nouveaux publics.
L’enfant délaissé et méprisé qui devient le garant de la survie du royaume, le père jamais connu et magnifié, le prince décadent cruel et sans scrupule, le vieux maître caché, les mystérieux pouvoirs magiques réservés aux happy few, les méchants vraiment très méchants, les gentils vraiment très gentils, les envahisseurs aux pouvoir étranges maléfiques, les révélations sur des liens de parenté insoupçonnés, la petite fille pauvre et battue qui devient une admirable jeune femme. Ils sont tous là, tous les ingrédients indispensables à la fantasy, et au-delà, au roman d’aventure. Ils sont tous dans Assassin’s Apprentice, ce premier volet d’une trilogie, The Farseer, puis d’une série de trilogies amenée semble-t-il à ne jamais finir. Mais ils sont traités avec une adresse rare.
Première caractéristique, la psychologie des personnages est peaufinée. Ca a déjà été dit, le lecteur découvre très rapidement qui dans ce roman sont les gentils et les méchants. Hormis le vieux souverain Shrewd, roué et ambigu, les personnages ne sont pas équivoques. Le prince Verity, le maître d’écurie Burrich, et dans un genre un peu plus original la princesse Patience, respirent la bonté. Tandis qu’on sait tout de suite ranger le prince Regal, Galen le maître de magie et quelques autres parmi les ennemis. Cependant, tous ces gens ont une épaisseur. Les relations qu’ils entretiennent sont complexes, fines et réalistes.
Naturellement, le plus travaillé de tous est le héros du livre, qui est aussi son narrateur. Comme son nom l’indique, Assassin’s Apprentice est un roman d’apprentissage. Il décrit la formation du jeune Fitz, bâtard de l’héritier du trône amené inopportunément à la cour à l’âge de 6 ans, et que la famille royale ne sait trop comment traiter, jusqu’au jour où le vieux roi décide d’en faire un assassin à son service. Le héros se montrera plein de talents cachés, mais pas toujours héroïque pour autant. Même s’il est loyal et fidèle en amitié, Fitz n’est pas sans faiblesse. Il désobéit à Burrich, son père adoptif, sombre un temps dans l’alcoolisme, a une forte tendance à se sous-estimer et à se déprécier, une tendance encouragée par ce comportement des autres à son égard, par tous ceux pour qui il ne sera jamais qu’un vil et dangereux bâtard. Avec Fitz, Robin Hobb nous présente un jeune homme normal, presque un jeune homme de notre siècle, confronté à des dilemmes qui le dépasse, et à des pouvoirs, les siens, trop grands pour lui.
Cette psychologie prend même le pas sur l’action. Elle est le ressort principal du roman. Car au fond, il ne se passe pas grand-chose le long des 435 pages d’Assassin’s Apprentice. Les escapades sont rares. Contrairement à certains livres du même genre, ce roman de fantasy ne ressemble pas à un voyage organisé dans un pays imaginaire et exotique, avec décors et êtres invraisemblables à toutes les pages. L’intrigue se déroule au trois quart dans la capitale du Royaume des Six Duchés, dans un environnement moyenageux presque normal. L’auteur prend le temps d’instaurer l’ambiance à la fois pesante et sécurisante qui règne dans le château royal. Il n’y a guère plus que trois véritables scènes d’action en dehors. Et plusieurs des missions du jeune assassin ne sont décrites qu'en quelques lignes. Alors qu’à l’opposé, la dynamique de groupe complexe qui s’instaure au moment de l'initiation de Fitz à la magie est décrite longuement, avec force détails.
On souhaiterait que le talent de Robin Hobb ne doive rien à son sexe, mais ce n’est pas le cas. Il y a un sens de l’agencement, de l’intrigue et des rapports humains tout féminin dans ce livre, le même que l’on rencontre dans les romans policiers écrits par des femmes. Ce n’est pas un hasard si l’auteur nous tient en haleine plus de 300 pages avant que l’aventure ne commence vraiment. Car ce n’est que sur les 90 dernières pages que tout se dénoue et se précipite, que l’écheveau construit patiemment le long des chapitres précédent prend tout son sens. Pour sa mission la plus importante, Fitz se trouve confronté à un dilemme impossible. Après bien des péripéties, tout se terminera plutôt bien, mais le jeune homme, parachevant sa formation, n’en sortira ni physiquement ni affectivement indemne.
Le livre se clôt mais bien sûr, Robin Hobb en a gardé sous la pédale. Il reste une pléiade de questions à l’issue d'Assassin’s Apprentice. Le lecteur a découvert le Skill et le Wit, deux types de magie, mais il devine qu’il en existe d’autre. Il ne connaît toujours pas la nature des envahisseurs et du terrible pouvoir qui menacent les Six Duchés. Il ne sait toujours pas quel jeu mène exactement Shrewd, le roi manipulateur. Il lui faut encore découvrir l’étendue exacte du talent du jeune Fitz. Bref, il reste assez de questions et d’énigmes pour l’inciter à lire Royal Assassin, la suite de ce premier roman, puis tous ceux qui sont venus après. Forcément, tous ne seront pas aussi réussis que celui-ci. Forcément, il y aura un moment où on se demandera pourquoi lire ainsi, ad vitam aeternam, ces centaines de pages où il est question de princes, de magie, de guerres, d’assassins et autres futilités. Mais ce sera trop tard, Robin Hobb a déjà jeté ses filets, et il n’y a aucune maille assez large pour s’en échapper.