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Comme Pimp et Trick Baby, les deux autres ouvrages les plus célèbres d’Iceberg Slim (Robert Beck de son vrai nom), Mama Black Widow est une biographie. En complément de ses histoires de proxénète (lui-même dans une vie antérieure) et d’arnaqueur, l’écrivain retrace la vie d’un homosexuel afro-américain. Avec toujours en arrière-plan, grande et petite délinquance, pauvreté, sexe, racisme, bref, tout le quotidien du ghetto noir américain au milieu du XXème siècle. Avec aussi, plus que jamais, cette écriture directe, abondamment pourvue en argot et en images explicites, qui font de Beck une sorte d’équivalent noir de Céline, et qu’il vaut toujours mieux découvrir dans le texte, aussi ardu soit-il de se familiariser avec le slang chicagoan ou le patois sudiste.

La trame de Mama Black Widow s’apparente à celle des livres précédemment cités. A cause de sa couleur et de son passé, un homme se voit condamné à la vie des bas-fonds, laquelle est faite de tout petits bonheurs (à court terme), de très grands malheurs (à long terme) et de dépendance (à la drogue, à l’alcool ou, dans ce cas, au sexe). La morale aussi reste la même : il est tellement difficile à un noir du ghetto d’en sortir qu’il est acculé aux combines, aux expédients et à l’illégalité pour améliorer, ne fut-ce qu’un temps, son quotidien ; qu’en plus du racisme des blancs, les préjugés et l’attitude de ses congénères l’y destinent. Quelques points distinguent toutefois ce roman des deux autres.

D’abord, Mama Black Widow n’est pas l’histoire d’une seule personne, d’un seul héros. Il est celui d’une famille complète. Par le témoignage de son dernier survivant, c’est le destin tragique de toute un clan qui est conté. La condition et la vie du personnage principal, Otis Tilson, occupent l’essentiel des premiers et derniers chapitres, mais le livre traite aussi du sort de son père, de son frère, de ses sœurs, et surtout de sa mère, la Mama Black Widow en question, dont l’autoritarisme et la cupidité précipiteront la ruine des siens.

Le Chicago gay n’est pas non plus le cadre principal de l’ouvrage, même s’il fait l’objet de quelques portraits truculents. Comme le sous-titre l’indique, Ce roman est celui de la plus basse des classes sociales afro-américaines, celle des Noirs du Sud qui ont rejoint les grandes métropoles nordistes, voués plus que les autres à sombrer dans la pauvreté, l’indignité (le père), la prison (le frère), la prostitution (la première sœur), le charlatanisme (la mère) et à se retrouver la victime croisée des deux racismes, l’anti-noir et l’anti-blanc (la seconde sœur).

A cause de tout cela, Mama Black Widow est le plus pessimiste des romans de Beck. Si Iceberg Slim le pimp et Trick Baby restent mariés au ghetto, c’est qu’ils l’acceptent, c’est qu’ils le souhaitent, au grand dépit de certains de leurs amis. La biographie de ces deux-là se termine d’ailleurs par une note positive, avec un proxénète devenu écrivain et bon père de famille, et un arnaqueur qui tente une seconde chance dans une nouvelle ville. Tilson, lui, est confronté au dilemme inverse. Il rêve d’une vie de bourgeois afro-américain respectable, il la tente à deux reprises avec une femme, l’envisage avec un homme, mais chaque fois, sa dépendance envers sa mère et ses pulsions le ramènent vers sa vie pathétique de folle de service, moquée, violentée, abusée.

Dans les toutes dernières pages, on croit pourtant à une nouvelle vie, à une fin comparable à celle de Trick Baby, pleine d’ouvertures et de nouvelles espérances. Mais un épilogue, lapidaire, raconte un tout autre dénouement. De bout en bout, Mama Black Widow est un épouvantable drame, l’histoire d’un naufrage intégral, d’autant plus effroyable qu’elle est crédible et présentée comme véridique.