PUBLIC ENEMY - It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back
Par codotusylv le jeudi 14 août 1997, 22:23 - Hip-Hop - Lien permanent
Six ans après "The Message", Public Enemy enfonçait le clou du hip-hop engagé sur le monumental It Takes a Nation of Millions to Hold us Back. Le groupe y confirmait son statut de Sex Pistols ou de Clash du rap avec un brulôt politique comme jamais les musiques "de jeune" n'avaient osé en signer.

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En 1982, avec le bien-nommé "The Message", Grandmaster Flash inaugurait le rap engagé et faisait entrer le hip-hop dans l'âge adulte. Il n'était plus seulement question de freestyle, de breakdance et de démonstrations techniciennes, mais de donner un porte-voix à la communauté noire. Dorénavant, cette musique allait devenir son meilleur avocat. Six ans plus tard, Public Enemy enfonçait le clou sur le monumental It Takes a Nation of Millions to Hold us Back. Le groupe y confirmait son statut de Sex Pistols ou de Clash du rap avec un brulôt politique comme jamais les musiques "de jeune" n'avaient osé en signer.
Toutes, absolument toutes les perversions de l'Amérique (et du monde) de Reagan sont ici épinglées : les médias, l'armée, le crack, la CIA... Et jamais Public Enemy ne se contente d'un anti-racisme béat. Pas d'angélisme, ici. S'inscrivant dans la rhétorique Black Panther et des années de lutte noire, il argumente, démonte, démontre, convainc. La dimension politique de l'album ne doit pourtant pas faire oublier la musique. Tous ces mots ne seraient rien sans cette violence inouïe des beats, ce funk torride, ces voix offensives, ces crissements qui prennent à vif. L'apogée, la consécration internationale ne viendront qu'en 1990 avec le bien nommé Fear of a Black Planet, mais c'est sur cet album que Public Enemy est le plus pertinent et donne le meilleur de lui-même.
Sifflets, cris d'enthousiasme, "Countdown to Armageddon" : le début d'It Takes a Nation... nous rappelle que les gens de Public Enemy pouvaient aussi être de redoutables performers, et la sirène nous signale immédiatement que nous entrons dans un état d'urgence. Même chose avec ce "Bring the Noise" qui proclame "black is back, all in, we're gonna win", et invoque les Run DMC, Eric B et LL Cool J, ténors du rap de l'époque, sur fond de trompette soul amélodique. Les médias et la mode sont les premiers à faire les frais des rimes tranchantes de Chuck D et Flavor Flav sur "Don't Believe the Hype", slogan intemporel sur rythme minimal et gimmick funk.
"Cold Lampin with Flavor" (ou "Flavor Flav Cold Lampin'" selon l'intérieur de la pochette) est dominé, comme son nom l'indique, par la voix de petite frappe du prolixe homme à la pendule, à peine interrompue quelquefois par des scratches et quelques "oh yeah". Puis la voix de Chuck D et un sample issu de Flash Gordon introduisent un exercice de virtuose de Terminator X. Sur "Terminator X to the Edge of Panic", les deux MCs ne sont là que pour introduire les scratches de leur DJ, soutenus par des "go go go !" à reprendre en choeur.
Le morceau suivant, "Mind Terrorist", met un terme à ces sommaires présentations. Flavor Flav remet le disque sur des rails politiques. Et là, c'est la CIA et le FBI, puis (tout à fait autre chose) le sampling sauvage qui s'en prennent plein la gueule sur le funk vengeur de "Louder than a Bomb" et de "Caught, can I/we get a Witness". "Public Enemy number one". Cette année là, effectivement. Courte pause avec "Show em Watcha got", son saxophone agressif et ses slogans passés en boucle, avant que les accusés ne défilent à nouveau dans le tribunal mis en place par Public Enemy. Ceux-ci ont choisi des guitares hardcores sur "She Watch Channel Zero" pour dénoncer cette fois l'oeuvre d'abrutissement de la télévision. Le meilleur exercice de Rap-Rock depuis Run DMC et les Beastie Boys. Enfin, c'est un saxophone entêtant qui doit accompagner Chuck D dans sa dénonciation du crack, drogue des rappers par excellence, au sommet de sa sinistre gloire en 88.
Mais le meilleur morceau de cet album (aussi le meilleur morceau de Public Enemy), tant pour sa virulence qu'au niveau musical, demeure à tout jamais "Black Steel in the Hour of Chaos". Plus de 6 minutes au cours desquelles Chuck D récite une lettre écrite à son gouvernement pour refuser la conscription. Plus de 6 minutes d'une boucle minimaliste et hypnotique accompagnée de scratches épisodiques. Plus de 6 minutes où le hip-hop cesse enfin d'être un funk bavard et énervé pour démontrer son génie propre. Il faudra attendre longtemps avant d'entendre à nouveau quelque chose de pareil.
Comment, après ça, se remettre au beat minimaliste de "Security of the First World" ? Peut-être parce qu'en l'absence de paroles, le morceau permet de redescendre un peu sur terre. Le funk, les scratches et des crissements à la limite de l'écoutable reviennent en effet sur "Rebel Without a Pause". Et à nouveau, on remue tous les membres de son corps, prêts à suivre Chuck D dans les délires verbaux les plus limites.
Public Enemy n'a pourtant pas encore révélé tout son jeu ; deux des meilleures cartes restaient cachées pour la fin de la partie. Sur le groovissime "Prophets of Rage", c'est Starsky et Hutch qui débarquent. Et le toujours revendicatif "Party for your Right to Fight" inverse le célèbre titre des Beastie Boys qui avait fait entrer le rap au coeur des foyers américains : "Fight for your Right (to Party)". Toute la différence entre des petits slackers blancs et des noirs concernés en colère, à part ça aussi talentueux les uns que les autres, est résumée ici.